Bruxelles, le Petit Château, ses grilles, ses demandeurs d'asile. De l'autre côté du canal, dans une rue cafardeuse aux bâtisses délabrées, des cris d'enfants s'élèvent de la cour de l'école fondamentale Serge Creuz, à Molenbeek. Il est 17 heures: les ateliers du mercredi après-midi se terminent. Un groupe de fillettes revient, en chantant, de la piscine. Des gamins se sont rassemblés à l'appel d'un jeune Somalien qui, à son arrivée en Belgique, voici quatre ans, ne parlait pas un mot de français, et à celui d'un autre adolescent, un "Mena", c'est-à-dire un mineur étranger non accompagné. Ce dernier vit seul au Petit Château. Sans famille.
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Bruxelles, le Petit Château, ses grilles, ses demandeurs d'asile. De l'autre côté du canal, dans une rue cafardeuse aux bâtisses délabrées, des cris d'enfants s'élèvent de la cour de l'école fondamentale Serge Creuz, à Molenbeek. Il est 17 heures: les ateliers du mercredi après-midi se terminent. Un groupe de fillettes revient, en chantant, de la piscine. Des gamins se sont rassemblés à l'appel d'un jeune Somalien qui, à son arrivée en Belgique, voici quatre ans, ne parlait pas un mot de français, et à celui d'un autre adolescent, un "Mena", c'est-à-dire un mineur étranger non accompagné. Ce dernier vit seul au Petit Château. Sans famille."Par respect pour les enseignants, on ne leur demande pas d'assurer, en plus de leurs cours, l'accueil extrascolaire du mercredi après-midi, explique Hubert Hick, le directeur. En revanche, pour des anciens de l'école ou pour des jeunes du quartier, avoir la responsabilité d'un atelier du mercredi et d'un groupe d'enfants leur redonnent parfois confiance en eux et leur fournit un peu d'argent de poche." Soudain, une grand-mère affolée déboule dans son bureau, en répétant comme une litanie le prénom d'un enfant. Elle ne connaît ni le français ni l'anglais pour expliquer qu'elle l'a perdu. Hick écoute, tempère, trouve une solution. Bientôt, il pourra se plonger dans ses dossiers administratifs. Jusqu'à 20 heures sans doute. Comme d'habitude. Osseux, les traits tirés, trop maigre et trop voûté pour ses 50 ans, Hick est l'un de ces directeurs d'école qui semblent recueillir toute la misère du monde. L'an dernier, des enfants de soixante nationalités, dont seulement deux Belges d'origine, sont passés par son établissement. "Cela vaut la peine de se battre pour des valeurs: le droit à la différence, l'enseignement pour tous, l'aide aux enfants qui en ont le plus besoin, la lutte contre les préjugés faciles... Sans dire aux autres comment il faut faire, mais en le faisant soi-même." Un combat au quotidien. "Qu'est-ce qu'un pays? Lors de l'admission, si j'encode un enfant tchétchène sous la nationalité russe, les parents s'effondrent. Ils racontent des choses atroces, des viols systématiques de jeunes filles. Est-ce vrai? Leur a-t-on conseillé de dire cela? Cela paraît parfois tellement inouï..." Chaque jour, des enfants arrivent et d'autres partent, sans crier gare, évaporés dans la nature. "Le plus dur? L'an dernier, à la fin de juin, en 2e primaire, seuls deux enfants sur vingt-deux étaient là depuis septembre. Ce n'est pas valorisant pour les instituteurs, qui essuient souvent le plus grand nombre d'échecs aux épreuves interécoles du CEB (certificat d'études de base). Pourtant, ce sont leurs élèves qui ont généralement fait le plus d'efforts et de progrès, depuis leur arrivée en Belgique, bien plus que ceux issus d'écoles favorisées." En effet, la présence d'enfants de réfugiés a parfois valeur d'exemple dans des établissements fréquentés par de nombreux élèves à la limite du décrochage. "Pour les enfants qui viennent des anciennes républiques soviétiques, apprendre est resté important. Après trois ou quatre mois passés dans une classe passerelle de primo-arrivants pour étudier le français, ils regagnent les groupes de leur âge, où ils deviennent souvent des têtes de classe." Le gouvernement de la Communauté française vient d'ailleurs de trouver un accord pour donner un cadre décrétal à ces classes expérimentées par Hick et par quelques autres directeurs. "C'est une reconnaissance. Jusqu'à présent, on laissait les écoles se débrouiller seules, avec leurs moyens, comme si le problème des enfants de demandeurs d'asile n'existait pas. Il est toutefois illusoire de leur donner le statut de primo-arrivant uniquement pour un an." En effet, avant de pouvoir se concentrer sur un apprentissage, les enfants qui ont fui des pays en guerre doivent faire un travail de resocialisation. "Il faut parfois de trois à quatre mois pour parvenir à arracher un sourire aux Tchétchènes. Certains Africains, qui sont systématiquement expulsés de Belgique, sont tout aussi timorés. On les voit assis comme des petits vieux, le regard éteint, sans la vivacité et l'innocence de l'enfance." De même, les enfants de gitans restent souvent longtemps dans les classes de primo-arrivants. "Ceux qui viennent de Roumanie nous arrivent parfois, à 15 ans, sans avoir jamais mis le pied dans une école." Ce brassage de cultures transforme régulièrement l'école en poudrière. "Malgré des visites régulières au Petit Château, nos élèves d'origine maghrébine continuent à traiter l'ensemble des réfugiés de gitans, même ceux qui ne sont pas "rom". Mais le racisme va dans les deux sens. Les Arméniens ne prétendent pas non plus s'assoir à côté d'un musulman, en évoquant le génocide de 1915 perpétré par les Turcs." Les conflits ethniques se répercutent, en effet, jusque dans la cour de récréation: Hutu, Tutsi, Tchétchènes, Russes, Serbes, Kosovars, Albanais, Macédoniens se bagarrent et répètent ce qu'ils ont entendu la veille dans les couloirs du Petit Château. "Face aux enfants et aux parents, notre discours est toujours le même: "Vous avez quitté votre pays pour fuir la guerre. S'il vous plaît, ne la recommencez pas ici."" L'école Serge Creuz est ouverte 60 heures par semaine, y compris le samedi après-midi et pendant les vacances. "Pour les enfants de demandeurs d'asile, il n'y a pas de "troisième milieu", pas de club de football, ni même de maison de jeunes, qui fonctionne dans le quartier, essentiellement avec des Maghrébins... Alors, je préfère savoir les enfants à l'école que dans la rue, au Petit Château ou dans l'un des taudis des environs." Hick évoque encore ces enfants emmenés manu militari de son école et expulsés du pays, sans qu'il ait pu s'y opposer, ou ces gens qu'il a vu menottés dans son bureau. "Traités comme des malfaiteurs pour avoir quitté leur pays. Ça m'interpelle. Même si je respecte l'Etat de droit." Depuis 1974, Hick n'a jamais travaillé que dans des écoles à forte concentration d'immigrés. "Cela me plaît. J'ai l'impression de servir à quelque chose. On essaie trop souvent de faire passer tous ces gens pour des profiteurs." C'est que Hick s'est rendu en Inde pour adopter ses propres enfants. "J'y ai vu une misère que je ne soupçonnais pas. Ça a été le déclic." Mais l'idéalisme a son revers. Le directeur impose à sa famille et à ses enseignants, qui se retrouvent parfois avec trente élèves en classe, un combat qu'ils n'ont pas choisi. "C'est vrai que je ne refuse jamais d'enfant." Alors, parfois, ça explose. "Pourquoi toujours nous? se demandent certains enseignants. A quelques mètres d'ici, une école n'accueille, elle, qu'une dizaine de réfugiés." Mais Hick maintient le cap. Quadrilingue - "Je parle anglais et allemand avec beaucoup de demandeurs d'asile. A l'Office des étrangers, c'est plus facile de se faire entendre en néerlandais." -, il ne s'offusque pas de n'être pas nommé directeur, mais simplement, depuis dix ans, instituteur faisant fonction. "Des examens de directeur sont en cours." Hick devra donc faire la preuve de sa compétence en pédagogie, en problèmes relationnels. Comme tout le monde.Dorothée Klein