De toutes les pratiques artistiques, la peinture serait-elle celle avec laquelle nos latitudes septentrionales entretiendraient la relation la plus intense ? De Jan van Eyck à Luc Tuymans, en passant par Rubens, il existe bel et bien un génie belge de l'art pictural, une façon de regarder et de restituer l'énigme d'être vivant. Raison pour laquelle, à l'heure où projections et performances spectaculaires obstruent l'actualité plastique, on ne peut que louer les initiatives qui rappellent la spécificité de ce médium magnétique. Programmée au fil de trois musées de Flandre-Orientale (musée mudel de Deinze et du Pays de la Lys, musée Dhondt-Dhaenens et musée Roger Raveel), la Biennale de peinture, dont c'est ici la 7e édition (1), compte parmi les événements contribuant à réconcilier nos attentions fuyantes avec ce qui se joue véritablement dans l'acte de peindre. C'est d'autant plus vrai que la thématique choisie exprime tout particulièrement la singularité de ce geste.
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De toutes les pratiques artistiques, la peinture serait-elle celle avec laquelle nos latitudes septentrionales entretiendraient la relation la plus intense ? De Jan van Eyck à Luc Tuymans, en passant par Rubens, il existe bel et bien un génie belge de l'art pictural, une façon de regarder et de restituer l'énigme d'être vivant. Raison pour laquelle, à l'heure où projections et performances spectaculaires obstruent l'actualité plastique, on ne peut que louer les initiatives qui rappellent la spécificité de ce médium magnétique. Programmée au fil de trois musées de Flandre-Orientale (musée mudel de Deinze et du Pays de la Lys, musée Dhondt-Dhaenens et musée Roger Raveel), la Biennale de peinture, dont c'est ici la 7e édition (1), compte parmi les événements contribuant à réconcilier nos attentions fuyantes avec ce qui se joue véritablement dans l'acte de peindre. C'est d'autant plus vrai que la thématique choisie exprime tout particulièrement la singularité de ce geste. Succédant aux " paysages " célébrés en 2018, le thème du " huis clos ", ce goût pour l'intérieur, cette passion du cadre dans le cadre, ne doit pas être entendu comme un simple décor esquissé " pour faire joli ". Non, la scène d'intérieur doit s'envisager comme un lieu propice à une abondance de détails et, de ce fait, comme un espace où s'épanouit un lien à travers l' oeuvre.Afin de ne pas passer plus longtemps à côté de l'essence même du vivre, il faut appréhender la peinture comme un instrument de rétention, comme un barrage contre la fuite des présents et des présences. Depuis le xve siècle - on pense à l'huile sur bois Les Epoux Arnolfini, emblématique représentation domestique dans laquelle le mur du fond révèle le reflet du peintre ainsi que l'inscription " Johannes de Eyck fuit hic 1434 " -, les décors n'ont eu de cesse de nous dévoiler l'être discret, sourd et parfois même caché de l'homme au pinceau. Cette trace concrète de " celui qui fait le tableau " - l'artiste, de manière classique mais à partir de l'avènement du modernisme, il sera également question de son double, le regardeur, coauteur du chef-d'oeuvre - permet à la peinture de ne pas être seulement l'objet d'un émoi esthétique, elle s'avère aussi un message intime à tout un chacun. Parmi le vaste ensemble de tableaux - au fil des différents parcours, la manifestation s'arrête également sur de la sculpture, de l'écriture, de l'image en mouvement et du son -, on a fait le pari fidèle d'isoler cinq tableaux qui, en plus de condenser le propos et témoigner de la qualité des trois accrochages, laissent le visiteur sans voix. Le premier se découvre au musée Dhondt-Dhaenens, fondation privée située à Deurle dont la collection comprend des pépites signées James Ensor, Marthe Wéry ou Raoul Dekeyser. On doit Interior Nr. III (2010) à Luc Tuymans (Mortsel, 1958). La question de l'intérieur, voire de l'intériorité, est centrale chez ce Belge à l'aura internationale. La palette atténuée passe pour la marque de fabrique du peintre dont l'oeuvre procède d'une sorte d'effacement. La signification initiale précise de la toile semble gommée en ce qu'elle fait l'économie du sujet principal. Il ne reste ici que des traces, des indices, ce que l'intéressé nomme lui-même des " symptômes ". Véritable énigme pour le regardeur, la composition renvoie immanquablement à la figure humaine dont elle témoigne avec force sans jamais la représenter. La question posée est celle qui occupe toute la peinture, comme le rappelle Antony Hudek, le directeur du musée : " Comment observer ces peintures, vivre leur présence fondée sur l'absence même ? " C'est donc au vide que l'on est confronté devant ce tableau aux contours impurs, comme hérités d'un autre régime d'images tel que la photographie ou le cinéma. Une invite au silence et au questionnement. Toujours à Deurle, un autre Intérieur (1940) portant la patte de Léon De Smet (1881-1966), l'un des membres de la fameuse école de Laethem-Saint- Martin, se contemple également comme un journal intime qui relate un cadre domestique envisagé comme un repos pour l'âme. Deux chaises, une commode et une table, quelques bibelots... le quotidien a des allures de sanctuaire qui ne peut que renvoyer vers ce dont il protège et que l'on ne voit pas, c'est-à-dire, en 1940, un " extérieur " explosif et sanglant. A Zulte, le musée consacré au peintre flamand Roger Raveel réunit quant à lui treize artistes en prenant le parti d'un rapprochement avec des oeuvres extérieures à la peinture - notamment La Chambre, un court-métrage de 1972 dans lequel Chantal Akerman filme son appartement new-yorkais comme un tableau animé, à la faveur d'un long plan-séquence en forme de travelling à 360° - afin d'en questionner les limites mais aussi d'en montrer l'universalité. Il reste que c'est une toile de Jan Van Imschoot (Gand, 1963) qui imprime la rétine durablement. Travaillé dans les tons gris, Living without a kiss (2009) témoigne de toute la maîtrise d'un coup de pinceau " anarcho-baroque ". La vue désolante qu'offre la toile consacre une atmosphère oppressante qui ne peut qu'avoir précipité la fuite de l'éventuel personnage qui s'y trouvait. On s'arrête également sur Mansarde II (1939) de Jean Brusselmans (1884-1953), scène domestique dans laquelle une figure se tient près d'une bassine et évoque les conditions précaires qui étaient celles de ce peintre brabançon juste avant la Seconde Guerre mondiale. On admire le traitement par aplats de couleurs, entre figuration et abstraction, que l'art pictural réserve habituellement aux paysages. Enfin, dernier émoi, au musée de Deinze et du Pays de la Lys, où les estampes contemporaines désenchantées de la jeune peintre gantoise Joëlle Dubois (1990) actent le fait que, comme la peinture elle-même, l'intériorité est menacée. Elle cède chaque jour un peu plus de terrain aux extériorités indiscrètes et voyeuristes des smartphones et des réseaux sociaux.