Pour espérer amorcer une remontée, il est important de toucher le fond. Le président français l'a-t-il seulement atteint, bousculé comme jamais par la rue, par l'opinion et même par cette jeunesse avec laquelle il voulait éviter toute rupture ? Nicolas Sarkozy avait connu la crise financière internationale, dont il avait su, en tout cas dans un premier temps, tirer profit. Le voici confronté à la pire crise sociale de son mandat.
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Pour espérer amorcer une remontée, il est important de toucher le fond. Le président français l'a-t-il seulement atteint, bousculé comme jamais par la rue, par l'opinion et même par cette jeunesse avec laquelle il voulait éviter toute rupture ? Nicolas Sarkozy avait connu la crise financière internationale, dont il avait su, en tout cas dans un premier temps, tirer profit. Le voici confronté à la pire crise sociale de son mandat. Le chef de l'Etat se console en constatant que le projet de loi sur les retraites vient enfin d'être adopté par le Parlement. Ceux des électeurs qui ont choisi Nicolas Sarkozy en 2007 mais la gauche aux régionales de 2010 apprécieraient cette réforme, d'après les études réalisées par l'Elysée. Il risque de se désoler vite, tant le climat politique au sein même du gouvernement et de la majorité est devenu délétère. Au point de contraindre son choix pour le poste de Premier ministre ? Si les rapports du président avec François Fillon ne se sont vraiment pas améliorés au cours des dernières semaines, la gestion chaotique de la pénurie de carburant a mis sur la sellette le favori du moment, Jean-Louis Borloo. Récit de ces quelques jours décisifs, au moment même où le chef de l'Etat français veut amorcer l'acte II de son quinquennat. Chabadabada, chabadabadaà A Deauville, un homme et une femme constatent à l'unisson l'incroyable difficulté de gouverner. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel participent à un sommet entre la France, l'Allemagne et la Russie. En attendant l'arrivée de Dmitri Medvedev, ils prennent un verre. L'un comme l'autre traversent une passe compliquée. La chancelière observe que ses concitoyens rechignent désormais à la moindre réforme. Le président acquiesce. Il s'étonne que les Français ne comprennent pas que son projet pour les retraites est d'abord fait pour eux et pour préserver un système généreux. Le lendemain, au moment de se séparer d'Angela Merkel, il la préviendra : " Je vais tout changer, à l'Elysée, au gouvernement et à l'UMP ! " Dans l'attente du grand soir, il faut parler au minimum et soigner son image au maximum. En conférence de presse, Nicolas Sarkozy veille à afficher son sang-froid, celui d'un président " jamais-aussi-serein-qu'en-temps-de-crise ", selon la formule répétée à foison par ses amis. A Paris, le climat est plus agité. Comme tous les lundis après-midi se tient, à Matignon, la réunion des directeurs de cabinet des ministres, sous la direction de celui de François Fillon, Jean-Paul Faugère. Le malaise sur la stratégie de communication arrêtée le week-end précédent, pour rassurer des Français inquiets de voir de plus en plus de stations-service à sec, monte au sein de l'exécutif. Très sûr de lui, Jean-François Carenco, le directeur de cabinet du ministre de l'Ecologie et de l'Energie Jean-Louis Borloo, balaie les doutes : " Ce sont des conneries, tout cela. Les opérateurs gèrent. " Le rôle de ce préfet est vite montré du doigt. " Il fait beaucoup de tort à Borloo ", relève un membre du gouvernement. L'équipe du ministère de l'Ecologie devient la cible de toutes les critiques. " Les pétroliers l'ont enflée, ils lui ont fait croire qu'il n'y aurait aucun souci ", assène un autre ministre. Ils sont une douzaine de députés UMP à se retrouver tous les mardis à l'Assemblée autour d'Olivier Biancarelli, le conseiller politique de Nicolas Sarkozy. Ce matin, celui-ci sollicite leur avis sur le prochain remaniement. Evidemment, on commence par le favori du moment, Jean-Louis Borloo. Très vite, des réticences émergent : saura-t-il taper sur la gauche ? Le président pourra-t-il se recentrer en vue de la présidentielle si son Premier ministre occupe déjà ce créneau ? Autour de la table, un élu évoque le ministre de l'Agriculture Bruno Le Maire. Beaucoup le jugent trop austère. Certains trouvent à Luc Chatel des qualités intéressantes. Mais un homme rassemble tous les suffrages : Jean-François Copé. Les députés présents sont pourtant d'abord et avant tout sarkozystes ; le président du groupe UMP à l'Assemblée a d'ailleurs vécu comme une agression la création de leur club. Pourtant, c'est lui qu'ils jugent le plus solide et le plus légitime, alors que la situation devient vraiment explosive. Ils préfèrent cette solution à celle de sa nomination en tant que secrétaire général de l'UMP. Depuis quelques jours, le chef de l'Etat semble en effet enclin à accepter la candidature du maire de Meaux à ce poste. " C'est une mauvaise idée, estiment-ils. Copé ne pourra pas s'empêcher de lancer une chasse aux sorcières. " Plusieurs ministres font d'ailleurs campagne contre l'arrivée de Jean-François Copé à la tête de l'UMP et tentent de dissuader l'Elysée. La semaine va-t-elle se révéler fatale à Jean-Louis Borloo ? A l'Assemblée, le camp de ses détracteurs grossit. Parce qu'il n'est pas issu du RPR, comme le pense l'intéressé ? Parce que ses concurrents le guettent au tournant ? " Tous les députés ont la trouille de le voir arriver à Matignon. On ne veut pas de lui ", susurre un élu de base. Certains rappellent sa responsabilité - partagée avec François Fillon - dans l'accident électoral de la TVA sociale, qui envoya, au soir du second tour des législatives de juin 2007, une trentaine de candidats UMP au tapis. En fin d'après-midi, Nicolas Sarkozy tient sa réunion de crise quasi quotidienne. Il s'appuie sur des sondages confidentiels pour mettre au point la séquence déblocage des dépôts par les forces de l'ordre, qui sera activée dans la nuit, aussitôt suivie d'une conférence de presse matinale du ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux. Le soir, François Fillon reçoit à dîner une trentaine de députés UMP membres du Club de la Boussole, emmenés par François Cornut-Gentille. Ce sont les sous-entendus du Premier ministre qui sont les plus intéressants. Particulièrement remonté, il s'en prend aux " hauts fonctionnaires " qui n'ont pas su gérer la crise du carburant. Il laisse également deviner que le calendrier de cette réforme des retraites n'était pas le sien : lui aurait préféré un scénario plus rapide. Enfin, il réfléchit à haute voix sur les messages à envoyer aux Français après cette crise, la réponse ne pouvant pas être limitée à un changement d'hommesà Un peu plus tôt, il a appelé un membre du gouvernement pour lui dire tout le mal qu'il pensait de son ministre d'Etat chargé de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement durable et de la Mer. Au cours d'une réunion sur la distribution de carburants, devant Jean-Louis Borloo et Brice Hortefeux, il s'est aussi fendu d'un rappel à l'ordre : " La coordination politique se fait à l'Elysée. La coordination de la machine gouvernementale se fait à Matignon. "Au Conseil des ministres, le chef de l'Etat évoque pendant dix minutes, et avec une certaine passion, les questions de bioéthique. C'est quand la situation sociale est abordée que le climat se crispe. Jean-Louis Borloo prend la parole, mais, fait rare, il est interrompu par Brice Hortefeux lorsqu'il s'interroge sur le caractère effectif du déblocage du dépôt pétrolier de Donges, en Loire-Atlantique. En intervenant de nouveau, le chef de l'Etat semble donner raison à son ministre de l'Intérieur, tandis que le ministre de l'Ecologie ne marque pas de points aux yeux de ses collègues. " Je suis au bout de la table, raconte un membre du gouvernement. Borloo n'est vraiment pas sorti grandi de ce Conseil. On n'entendait pas grand-chose de ce qu'il disait, ce n'était vraiment pas clair. "Le président " jamais-aussi-serein-qu'en-temps-de-crise " enchaîne sur un rendez-vous dont il sortira d'une humeur exécrable. Son interlocuteur lors de ce tête-à-tête ? François Fillon, qu'il reçoit, contrairement aux habitudes, après le Conseil des ministres et non avant. Déjà, quelques jours plus tôt, le président a confié à un proche qu'il en avait " marre " de lui. L'entretien entre les deux hommes est tendu et dure près d'une heure. Ils évoquent le remaniement. Le Premier ministre ne manque pas de critiquer férocement Jean-Louis Borloo : son goût pour les dépenses publiques, son rapport avec la majorité parlementaire. Le chef du gouvernement perd son flegme légendaire. En sortant, il croise des conseillers du président. Il ne leur adresse pas un mot, pas un regard. Dans l'après-midi, il confie à un élu que Nicolas Sarkozy lui a demandé d'exprimer publiquement son désir de rester à Matignon et de lui remettre une lettre détaillant son programme pour les dix-huit derniers mois du quinquennat. François Fillon paraît peu pressé de s'exécuter. La tension est décidément partout. Une nouvelle réunion des directeurs de cabinet concernés par la crise du carburant tourne au pugilat. " Il y a eu du sang sur les murs ", narre l'un d'entre eux à son ministre. Jean-Paul Faugère et Jean-François Carenco s'insultent. Leur relation est notoirement mauvaise. La crise la fait exploser. Mais pas seulement : " Le carburant n'est plus qu'un prétexte, confie un ministre. Fillon et ses proches refusent de voir Borloo à leur place. "Le président " jamais-aussi-sereinà " est toujours aussi nerveux lorsqu'il reçoit au petit-déjeuner les dirigeants de l'UMP. " Très préoccupé, comme absent ", note l'un des participants. Il file ensuite à Bonneval (Eure-et-Loir) pour parler de ruralité. L'occasion, encore, d'afficher un message de fermeté : " On n'a pas le droit de prendre en otage des gens qui n'y sont pour rien. " Pour clore sa visite, il va déjeuner dans une pizzeria avec une dizaine d'élus. L'un d'entre eux souligne qu'il ne supporte plus les normes environnementales que ne cesse de rajouter le ministère de l'Ecologie de Jean-Louis Borloo. Le chef de l'Etat lève les yeux au ciel. Un autre de ses interlocuteurs insiste pour qu'il laisse, lors du remaniement, Bruno Le Maire au ministère de l'Agriculture, car il y fait un travail remarquable. Le président approuve, reconnaît qu'il a, effectivement, beaucoup de qualités. Il ajoute qu'un autre membre du gouvernement est excellent : Luc Chatel. Depuis plusieurs semaines, il ne cesse de choyer son ministre de l'Education. Le week-end précédent, alors que celui-ci avait participé au journal de 20 heures de France 2, trois jours après avoir été l'invité de celui de TF 1, il lui avait glissé : " Tu vois, je t'avais dit que tu ferais des télés, c'est quand même autre chose que Chaumont ! " Mais Chatel refuse de se prendre pour un premier-ministrable, même si son cabinet s'en plaint. " Le jour où on se prépare, on est mort, confie-t-il à un ami. Je ne fais pas campagne, Sarkozy me connaît par c£ur. Ce serait la pire des erreurs ! "Après le sommet de la Francophonie en Suisse, le président s'accorde une pause mystérieuse - au cap Nègre, selon l'Elysée, mais personne ne l'a vu sur place, même à l'aéroport ; Brice Hortefeux fait un court déplacement au Qatar ; Luc Chatel assiste au match entre le PSG et Auxerre, au Parc des princes. De son côté, François Fillon veut effacer ses propres erreurs de communication - " Il n'y aura pas de pénurie " de carburant, avait-il affirmé contre toute évidence, le 17 octobre, sur TF 1. Un ministre rapporte que le chef du gouvernement a demandé au PDG de Total, Christophe de Margerie, que la Sarthe, son département, parmi les plus touchés, soit approvisionnée en priorité. Vraiment soulagé que le projet de loi sur les retraites soit désormais voté par les deux Assemblées, le président reste muet. Mais, de l'avis d'un visiteur récent, il n'a toujours pas décidé du nom du futur Premier ministre. Le suspense risque de durer un peu. La prochaine réunion que tiendra Nicolas Sarkozy avec l'état-major de l'UMP n'est fixée qu'au 8 novembre. éric Mandonnet et Ludovic Vigognesarkozy prie fillon de dire en public qu'il veut rester à matignon