Il est dans son élément. La pique qui fait mouche, le mot qui blesse, l'expression qui tue. Et cette prédilection pour le registre emprunté à l'Allemagne nazie. Philippe Moureaux, sénateur-bourgmestre PS de Molenbeek, sort ses classiques pour disqualifier ses adversaires. A sa manière : féroce, outrancière. Cinglante.
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Il est dans son élément. La pique qui fait mouche, le mot qui blesse, l'expression qui tue. Et cette prédilection pour le registre emprunté à l'Allemagne nazie. Philippe Moureaux, sénateur-bourgmestre PS de Molenbeek, sort ses classiques pour disqualifier ses adversaires. A sa manière : féroce, outrancière. Cinglante. La RTBF a eu droit au coup de cravache. Moureaux a choisi TV Maghreb pour jeter l'anathème : honte à Questions à la Une, l'émission qui a levé le voile sur l'islam en usant de méthodes dignes de Goebbels. Goebbels ? Oui, parfaitement : le ministre de la propagande nazie et l'âme damnée de Hitler. (Voir Le Vif/L'Express du 20 avril.) Moureaux, pris en flagrant délit de récidive. Vingt ans plus tôt , le fouet du ministre PS des Affaires sociales avait blessé le ministre-président flamand de l'époque : Luc Van den Brande, CVP, est alors taxé de " Gauleiter de Flandre ", traité en cadre régional de l'ex-parti nazi. Colossale finesse. Moureaux est toujours au sommet de son art. A la hauteur du jugement porté un jour par feu Daniel Ducarme (MR), autre fine lame de la formule qui décape : " Philippe Moureaux est un sale vieux gamin qui a pour habitude d'aller placer des boules puantes sous le siège des autres pour qu'ils sentent mauvais. "L'Allemagne nazie est sans rivale sérieuse dans l'Histoire quand il s'agit de choquer, de scandaliser. D'autres maîtres de la provocation ne s'y trompent pas. De Wever, Maingain, Eric Van Rompuy en ont déjà usé : une énième prise de bec entre francophones et Flamands, et la comparaison insultante est balancée de l'autre côté de la frontière linguistique (voir encadré page 23).Certains, pas tous, battent leur coulpe. Avec une sincérité qui reste à vérifier. " Un lapsus, un pont trop loin ", a déploré Eric Van Rompuy. " Si j'ai blessé quelqu'un, je le regrette ", concédait Philippe Moureaux après sa sortie sur le " Gauleiter de Flandre ". Et ce Goebbels d'un goût tout aussi douteux, un autre écart de langage ? Pressé de toutes parts, le vieux briscard PS louvoie, recadre, mais dit ne pas regretter le propos. Qu'importe. Le raffut médiatique recherché a été assuré. Même les camarades socialistes réputés pour leur goût de la provoc' en sont ébranlés. José Happart, qui ne compte pas parmi les amis du bourgmestre de Molenbeek, n'a pas du tout aimé : " Je serais président du PS, j'attendrais que Philippe Moureaux retire officiellement ses propos. Le PS doit se désolidariser totalement. On peut dire des choses durement mais en restant poli, sans cracher au visage pour autant. " Claude Eerdekens a aussi fort moyennement apprécié : " On peut être excessif, et cela fait d'ailleurs le charme de Philippe. Mais ici, la ligne rouge est dépassée... "Philippe Moureaux peut bien rire dans sa moustache. Il a joué son refrain favori sur les plateaux télé : " Je suis peut-être quelqu'un à abattre pour laisser la place à des gens plus ronds, plus soyeux. " Difficile sur ce point de lui donner entièrement tort : le genre qu'il pratique se perd en politique. Pour preuve : le trait féroce, le propos délibérément outrancier et blessant enclenchent invariablement la mécanique. Un mot de trop, un pas de travers, et les projecteurs s'allument, les micros se tendent, la tweetosphère s'emballe, Facebook monte dans les tours, les communiqués de presse pleuvent. Les sourcils se froncent, les regards se font réprobateurs. Comment peut-on oser ? Yves Leterme a expérimenté le grand barnum. En décembre 2007, l'ex-formateur CD&V laisse entendre que la RTBF n'est pas très éloignée de Radio Mille Collines, la radio qui avait contribué par ses appels à la violence au bain de sang rwandais en 1993-1994. Gaffe, tollé et courbe rentrante. Début de cette année, Paul Magnette (PS) s'en prend frontalement à la Commission européenne et à sa vision " ultralibérale " : le ministre du gouvernement Di Rupo essuie un véritable tir de barrage, évite de peu le rappel à l'ordre. Ce que Vincent Van Quickenborne (Open VLD) croyait être un bon mot l'a longtemps poursuivi : " ambetantenaren ", acronyme entre fonctionnaires et enquiquineurs. L'actuel ministre des Pensions s'est excusé de la plaisanterie : tout bien réfléchi, elle était de mauvais goût. Le buzz est roi quand règne le politiquement correct et s'épanouit la langue de bois. Le propos s'est policé, la guerre des mots a perdu en intensité. Chercher ouvertement querelle devient mal vu, dénigrer l'adversaire devient déplacé. Il n'en a pas été toujours ainsi. " Incivique ", " collabo ", " ennemi de la religion ", " vendu à la finance " : l'invective venait plus facilement aux lèvres des politiques, surtout aux moments chauds de l'histoire de Belgique. Du haut de ses 44 années de vie parlementaire, Herman De Croo (Open VLD) met en perspective : " Le débat politique, jadis plus virulent, a fait place à la retenue langagière. L'injure n'était autrefois retenue que par la politesse. "" On ne peut plus dire des tas de choses. La période est à la pudibonderie sur le plan langagier. Ce qui est valable en matière d'humour s'observe aussi en politique depuis ces vingt dernières années ", abonde Jean-Marie Klinkenberg, linguiste à l'université de Liège. Une formule-choc de Theo Lefèvre, Premier ministre CVP dans les années 1960, revient en mémoire à ce spécialiste du langage : " Theo Lefèvre avait un jour qualifié une grève des médecins de "temps des assassins". Une pareille expression dans la bouche d'un Premier ministre serait à mon sens impensable aujourd'hui. "Mettre les pieds dans le plat, appeler un chat un chat s'improvise moins. Le discours politique fait la part belle à " la rétention verbale et à l'autosurveillance de ses propos ", selon Jean-Marie Klinkenberg. Courriels, SMS, Twitter, Facebook : les occasions de déraper se multiplient. Elles incitent à tourner sept fois sa langue dans la bouche avant de se jeter. " Réussir à se distinguer du bruit de fond est une vraie contrainte : la société de masse, portée par les nouvelles technologies, a pour effet de gommer les aspérités ", relève François Heynderickx, spécialiste en communication politique à l'ULB. Des baromètres fiables donnent le ton : les campagnes électorales ont perdu en férocité, le débat parlementaire a gagné en technicité. " La guerre terminologique n'est jamais qu'une dissimulation de la violence. On préfère parler de modération salariale, alors qu'on ne modère que ce qui est considéré comme excessif. On évoque les intérêts notionnels, pour ne pas dire fictifs. " Le chômeur est devenu un sans-emploi. " Comme on glisse de la démocratie de partis vers une démocratie du public, l'homme politique est obligé de tenir un discours que les médias pourront répercuter. La disparition de la presse d'opinion contribue à la perte du ton militant du discours politique. L'accusation, le recours à l'injure ou à la provocation nuisent à la crédibilité ", estime Pierre Verjans, politologue à l'université de Liège. Certains bretteurs de l'arène parlementaire ont du mal à s'y faire. Leur tempérament bagarreur, leur penchant à l'impulsivité en souffrent. Denis Ducarme est un habitué du verbe haut, et ne dédaigne pas en découdre. Le député MR refuse de se joindre au ch£ur des vierges effarouchées par la sortie de Moureaux. " Il a toujours pilonné au bazooka. Avec, de sa part, un vrai calcul dans sa manière de tirer à vue. " L'attaque à outrance ? Ducarme se fixe des limites : " Se référer à des périodes synonymes de souffrances ou de morts, c'est basculer. Mais dire ses quatre vérités n'est pas nécessairement provocateur. "Le regret perce dans le propos : " L'action, le verbe politique sont devenus excessivement policés, donc hypocrites. La dispersion des élus entre plusieurs parlements a aussi privé la Chambre de cette concentration de fortes têtes et de grandes gueules. Les suiveurs ont davantage pris le pas. A certains moments, on s'ennuie à la Chambre ! "Un autre tonton flingueur a du mal à rengainer sa pétoire. Incontrôlable parce qu'imprévisible, Claude Eerdekens (PS), député-bourgmestre d'Andenne, reste un cauchemar du politiquement correct. Une hantise pour son parti, qui craint comme la peste ses ruades et ses foucades. Les Ecolos ? " Des Khmers verts ", " un parti stalinien à l'organisation militaire et despotique ". Leur ministre, Philippe Henry ? " Un nul de chez les nuls. " Bart De Wever ? " Un connard. " Eerdekens a toujours eu la détente facile. Il lui arrive de l'avoir regretté. " En politique, nous ne sommes pas dans un salon pour échanger des mondanités. Se rentrer dedans doit aussi rester un droit ", se défend le bouillant élu. Qui revendique une spontanéité en voie de disparition. Sa déclaration d'amour à la France, improvisée dans un coup de sang en pleine séance de la Chambre en 1996, a fait entrer l'ex-chef de groupe PS dans la légende. " Celle-là, je l'ai sortie avec mes tripes. "L'homme concède, à regret, que le terrain de chasse est davantage quadrillé. " Sous la présidence de Guy Spitaels ou de Philippe Busquin, la parole était encore libre. Di Rupo, c'est la main de fer dans le gant de velours. Tout est devenu plus cadenassé. On surveille ses propos, on s'autocensure. A la Chambre, cela cognait encore du temps où j'y siégeais. Alors qu'au parlement wallon tout est tellement feutré... "Les têtes brûlées sont vite repérées. " Se lâcher " demande du cran. A moins d'avoir intégré la cour des " grands ", " des pros de la provoc' ", qui maîtrisent les ficelles du métier : Philippe Moureaux peut se le permettre, à son âge (73 ans) et avec sa carrière derrière lui. Didier Reynders au MR en a fait une seconde nature. Bart De Wever, un fonds de commerce. Avril 2010 : quand le roi confie à Reynders une ultime mission de déminage sur BHV pour éviter la crise, le patron de la N-VA sort de son répertoire ce morceau tout prémâché : " Cela revient à demander à Marc Dutroux son avis sur les bonnes m£urs. " Scandaleusement balancé. PIERRE HAVAUXAu Parlement, les grandes gueules se font rares, à l'inverse des suiveurs La politique, ce n'est pas un salon où on s'échange des mondanités