Certains clichés ont la peau dure. Le mythe du petit Belge qui monte à Paris pour se faire une place au soleil, illustré avec éclat par les parcours emblématiques de Benoît Poelvoorde, Virginie Efira, Cécile de France ou Guillermo Guiz, a éclipsé le flux s'écoulant en sens inverse : les jeunes Français qui viennent s'installer en Belgique. Pas vraiment dans la perspective d'y faire carrière, mais avant tout pour y étudier, certaines écoles jouant un rôle particulier de pôle d'attraction. C'est notamment le cas de l'Insas, l'Institut national supérieur des arts du spectacle et des techniques de diffusion, fondé en 1962 à Bruxelles.
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Certains clichés ont la peau dure. Le mythe du petit Belge qui monte à Paris pour se faire une place au soleil, illustré avec éclat par les parcours emblématiques de Benoît Poelvoorde, Virginie Efira, Cécile de France ou Guillermo Guiz, a éclipsé le flux s'écoulant en sens inverse : les jeunes Français qui viennent s'installer en Belgique. Pas vraiment dans la perspective d'y faire carrière, mais avant tout pour y étudier, certaines écoles jouant un rôle particulier de pôle d'attraction. C'est notamment le cas de l'Insas, l'Institut national supérieur des arts du spectacle et des techniques de diffusion, fondé en 1962 à Bruxelles. En provenance de Bretagne, le metteur en scène Armel Roussel y est entré en 1990, avec, au départ, l'intention de passer l'examen d'entrée pour la section réalisation. A 18 ans, il se retrouve finalement en théâtre, un domaine dont il ne connaît à peu près rien. " La donnée de hasard est importante, explique-t-il a posteriori. Je pense que, surtout quand on a 18 ans, on va aussi là où on peut. Dans mon parcours, il était important de mettre de la distance avec l'endroit d'où je venais, avec ce que j'avais pu vivre avant. " Dans sa promotion, la moitié des élèves sont français. Ce qui est souvent le cas à l'Insas, et qui l'est encore, trente ans plus tard, alors qu'Armel Roussel enseigne lui-même dans l'école qui l'a formé. Parmi ses élèves venus de l'Hexagone, il distingue deux catégories. " Certains arrivent ici par choix. Parce qu'ils ont vu des spectacles dits belges en France et que c'est vers ce type de théâtre-là qu'ils veulent aller. En Belgique, il y a une forme particulière de liberté, de rapport au corps, de rapport au texte. Quand je suis arrivé ici, j'ai aimé le rapport décomplexé à la langue, peut-être lié au fait qu'il y en a plusieurs en Belgique. Alors qu'en France, j'ai l'impression de crouler sous la bibliothèque. A un moment donné, j'avais aussi la sensation qu'en France, les acteurs étaient "des têtes qui parlent", que ça manquait de physicalité. Cette physicalité, je la trouvais ici. Il y a en Belgique quelque chose de très concret dans le rapport au plateau, à ce qu'on fait, à ce qu'on dit. C'est tout cela que ces étudiants français viennent chercher en s'inscrivant dans une école belge. " Deuxième catégorie : ceux qui ont raté les concours français et qui, consumés par le désir de devenir acteurs, tentent leur dernière chance en passant un examen d'entrée en Belgique. Un phénomène bien connu dans d'autres domaines, comme certaines filières du médical et du paramédical. " Cette catégorie-là reste un tabou, je pense. Ça peut paraître choquant, mais en fait, à l'intérieur de ces profils-là, on trouve souvent des gens complètement atypiques, qui ont été rejetés par le système français à cause de cela et qui, finalement, se découvrent eux-mêmes en Belgique. Or, je pense qu'il n'y a pas de tabou à avoir là-dessus, au contraire. C'est justement parmi ces gens-là qu'on trouve des pépites. " Atypique, Denis Laujol l'est certainement. En 1990, quand il arrive à 23 ans du Lot-et-Garonne pour passer le concours de l'Insas - après celui de Strasbourg et de Lyon -, attiré aussi par ce qu'il a vu du théâtre belge à Toulouse - Jan Lauwers, le collectif anversois tg STAN... -, il a derrière lui un passé de... cycliste. " Dès le premier jour du concours, j'ai senti qu'il y avait un truc différent, qui me correspondait beaucoup plus. Mon premier entretien à l'Insas, c'était avec Lorent Wanson. Je crois que je lui ai dit que je détestais Brecht et le théâtre politique, exactement tout ce qu'il faisait (rires). Mais on a parlé de vélo pendant une demi-heure. Ça, c'est très belge. On s'intéresse beaucoup plus à la personnalité des gens plutôt qu'à leur savoir-faire absolu. " Petit détail lourd de signification, alors que dans ses cours de théâtre, on s'évertuait à lui faire perdre son accent du Sud-Ouest, à l'Insas, on l'encourage à l'utiliser. " On m'a dit : "Mais c'est formidable cet accent, il faut absolument que tu puisses jouer avec et sans, c'est une arme fabuleuse." En tant que cycliste, j'avais aussi un corps très raide et le jour où j'ai fait rire les autres avec ma raideur, je suis devenu souple ! Utiliser ses prétendues faiblesses comme des atouts, c'est tout le secret du théâtre, tout le secret de l'art en général. " Pour Justine Lequette également, la flexibilité des écoles belges a été déterminante. Quand après un cursus et deux ans de travail en droit à Lille, elle décide de virer vers le théâtre, elle a déjà 26 ans et, en France, tous les concours d'écoles supérieures limitent l'âge des candidats à 25 ans. " Donc je n'avais pas trop le choix, je me suis tournée vers la Belgique, se rappelle-t-elle. Et pas vers un autre pays parce qu'il y avait la langue, bien sûr, mais j'avais aussi entendu parler de l'Esact (le Conservatoire royal de Liège) et j'avais vu à Avignon des spectacles d'artistes issus des écoles belges, Le Signal du promeneur du Raoul Collectif et Une société de services de Françoise Bloch, et je m'étais dit qu'il y avait là une forme d'art que nous n'avions pas en France. A Lille, j'avais aussi été en contact avec le théâtre flamand - Jan Lauwers, Jan Fabre, Josse De Pauw... - qui me fascinait. " Dans ce cas aussi, dans sa promo, elle n'est pas la seule Française : la moitié de sa classe vient d'outre-Quiévrain. Ils sont venus, ils ont vu et ils sont restés. Intégrés dans des réseaux engendrés dès l'école, établissant des liens privilégiés avec certains lieux, traçant leurs sillons professionnel et privé dans le sol du plat pays. Armel Roussel a fondé à Bruxelles en 1996 la compagnie (e)Utopia, avec laquelle il a notamment monté Enterrer les morts/Réparer les vivants, Pop ? , Ivanov Re/mix, Ondine (démontée) et L'Eveil du printemps... La saison prochaine, les Tanneurs reprennent non seulement son Long live the life that burns the chest, le solo du comédien estonien Jarmo Reha faisant suite à un périple au Japon, au Sénégal et en Inde à la rencontre de jeunes de l'autre bout du monde, de leurs désirs, de leurs tabous et de leurs codes, mais aussi sa " suite " collective actuellement en gestation Ether/After (1). Désormais installé dans la campagne hennuyère avec la comédienne liégeoise Marie-Aurore D'Awans, Denis Laujol est, lui, trois fois à l'affiche du Théâtre de Poche, avec la reprise de Fritland, aux côtés du friturier d'origine albanaise Zenel Laci, avec celle du Champ de bataille, adaptation du roman de Jérôme Colin, et la création de Je ne haïrais pas, tiré du livre autobiographique d'Izzeldin Abuelaish, premier médecin palestinien à exercer en Israël, qui a consacré sa vie à la réconciliation entre les deux peuples. Quant à Justine Lequette, sa première mise en scène, J'abandonne une partie de moi que j'adapte, inspirée du film documentaire de 1961 Chronique d'un été et créée au Théâtre national, a directement décroché le titre de " meilleure découverte " aux prix Maeterlinck de la critique en 2018, a fait, depuis, le tour de la Fédération Wallonie-Bruxelles et est toujours en tournée... en France. Le fait d'être française lui a-t-il facilité l'ouverture du territoire hexagonal qui, par les possibilités de tournée offertes par sa taille et sa structure, fait saliver beaucoup d'artistes belges à la manière d'un eldorado ? " Non, je dirais l'inverse, répond Justine Lequette. Je dirais que ce qui plaît aux programmateurs français, c'est que c'est du théâtre belge. Il y a un rapport à la création et à l'inventivité des formes qui les intéresse. Dans J'abandonne, toute l'équipe est française (NDLR : les quatre comédiens sont issus du Conservatoire de Liège) et en général, quand on le dit, les programmateurs sont comme déçus. Il y a un rapport à l'exotisme qui disparaît un peu. C'est plutôt la marque belge qu'ils vont chercher. " Est-ce pour cette raison que, contrairement aux Belges s'étant fait un nom en France et qui clament sur tous les toits leur belgitude, les Français installés en Belgique ont plutôt tendance à se montrer discrets sur leurs origines ? Certains (dont nous tairons évidemment le nom) ont d'ailleurs décliné la demande d'interview pour cet article, peu désireux de voir leur nationalité mise en avant. " Je n'ai pas envie d'être mis dans une case, affirme pour sa part Armel Roussel, dont tous les spectacles ont été joués à la fois en Belgique et en France. J'habite ici depuis trente ans. Peut-être que, pour un Belge, je ne suis pas un Belge, mais pour les Français je ne suis plus un Français. Pendant tout un temps, quand on me présentait dans les programmes, on disait "le Français installé en Belgique" ; en France, on met "le Belge". Je m'en fous en fait, je n'ai envie de n'être ni l'un ni l'autre ! Ce que j'aime à Bruxelles, c'est qu'il y a une multiculturalité, une manière de vivre et de se côtoyer que je ne trouve pas en France, et qui dépasse cette question de l'origine. " Si " Le monde entier est une scène ", comme disait Shakespeare, en théâtre, les filiations et les héritages ont finalement bien plus d'importance que les frontières et les cartes d'identité. Corona ou pas.