Dans la nuit du 30 avril au 1er mai, la Lune montait dans le ciel à pas de loup. A Bruxelles, sur la Grand-Place, un singulier duo coursait les étoiles. Une fillette hâve s'amusait avec un quadrupède aux yeux rouge tison. D'une fenêtre entrouverte s'échappait du Beethoven : le premier mouvement de la Sonate au clair de Lune. - " Va chercher, Loulou ! ", glapit Daisy, la fantômette du Geyser, à sa louve, en lui lançant un pavé.
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Dans la nuit du 30 avril au 1er mai, la Lune montait dans le ciel à pas de loup. A Bruxelles, sur la Grand-Place, un singulier duo coursait les étoiles. Une fillette hâve s'amusait avec un quadrupède aux yeux rouge tison. D'une fenêtre entrouverte s'échappait du Beethoven : le premier mouvement de la Sonate au clair de Lune. - " Va chercher, Loulou ! ", glapit Daisy, la fantômette du Geyser, à sa louve, en lui lançant un pavé. - " Ouille ! " hurla alors un homme qui se tamponnait la tempe, les sourcils contractés, le pavé gisant à ses pieds. Pâle à faire peur, tout en noir, c'était Beethoven qui se tenait là, les bras repliés contre la poitrine, comme une chauve-souris furieuse. - " Qu'est-ce qui te prend, fillette, de caillasser les fantômes et de te balader en pleine nuit de Sabbat, avec un loup ? C'est ici même que mon aïeule fut brûlée vive, pour sorcellerie ! (1 et 2) " - " Pfff, les sorcières et la chasse qu'on leur fait, c'est fini ! " gloussa la gamine. Beethoven soupira, traversa la place en haussant les épaules, les mains dans les poches. C'est alors que montèrent des ténèbres les premières accusations superstitieuses. La machine à juger était en marche et diffusait le moment sur les réseaux sociaux. A croire qu'il existait un mouvement underground de chasseurs de sorcières. - " C'est l'heure ! " hurla la justice populaire. Les chevilles entravées de chaînes de culottes et de soutiens-gorge entortillés, une cohorte de femmes avançait, au son des tambours, dans la fumée du bûcher. Elles avaient la bouche entravée de sparadrap et étaient coiffées d'un bonnet, comme les hérétiques de l'Inquisition. Sur leur poitrine, les suppliciées portaient des tablettes sur lesquelles étaient affichés des tweets accusatoires, comportant leur crime supposé. Ainsi, une jeune Péruvienne en jeans, tee-shirt, baskets, était accusée d'être trop masculine, pour avoir pu être violée ; une autre, Irlandaise, en string, l'avait bien cherché, son viol. Une troisième, à la coupe afro négligée, avait souillé le poste de porte-parole du gouvernement français. Avant d'atteindre le bûcher, une auteure qui ne voulait pas être auteur périt, pendue à un lampadaire, non sans avoir tenté d'assommer son bourreau à coups d'encrier. - " Bande de salopes ! ", hurla quelqu'un, dans la foule qui levait haut son smartphone, pour ne rien louper de la scène. La terreur avait poussé quelques femmes à se hisser tout en haut de l'Atomium. Là, elles firent un grand feu avec leurs robes trop courtes ou trop longues, leurs idées trop sérieuses ou trop sottes, leurs cheveux trop nus ou trop cachés, espérant l'hélicoptère des secours. A terre, même les flammes se signaient, avant chaque livraison de chair féminine. C'était pourtant le même feu qui, en 1968, avait brûlé des soutiens-gorge... Mais c'est pas tout ça, l'heure tourne ! Où est encore passé le serveur ? S'agirait pas de louper le film qui va démarrer à 20 h 15, sur la Une...