Bart Cattaert termine sa tournée. Sillonnant Bruxelles à vélo, il ne lui reste plus qu'une paire de vinyles à déposer. La majorité sera toutefois envoyée par la poste, un peu partout dans le monde. Puisque c'est bien là que se trouve l'audience de la rumba congolaise, toujours aussi populaire. C'est cette musique que creuse et archive le label Planet Ilunga que Bart Cattaert a fondé en 2013. Sa nouvelle pépite - une compilation consacrée au label Surboum African Jazz de Joseph Kabasele, ou Grand Kallé - vient de sortir, juste à temps pour le 30 juin. Soit le jour de fête nationale congolaise. Ce n'est évidemment pas un hasard: c'est précisément Grand Kallé, avec son fameux Indépendance Cha Cha, qui a composé la "bande-son" des négociations de la Table ronde, au début de 1960. "Mais je n'ai pas voulu reprendre le titre dans la sélection, explique Bart Cattaert. Il est déjà très célèbre, autant laisser la place à des morceaux que l'on trouve plus difficilement."
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Bart Cattaert termine sa tournée. Sillonnant Bruxelles à vélo, il ne lui reste plus qu'une paire de vinyles à déposer. La majorité sera toutefois envoyée par la poste, un peu partout dans le monde. Puisque c'est bien là que se trouve l'audience de la rumba congolaise, toujours aussi populaire. C'est cette musique que creuse et archive le label Planet Ilunga que Bart Cattaert a fondé en 2013. Sa nouvelle pépite - une compilation consacrée au label Surboum African Jazz de Joseph Kabasele, ou Grand Kallé - vient de sortir, juste à temps pour le 30 juin. Soit le jour de fête nationale congolaise. Ce n'est évidemment pas un hasard: c'est précisément Grand Kallé, avec son fameux Indépendance Cha Cha, qui a composé la "bande-son" des négociations de la Table ronde, au début de 1960. "Mais je n'ai pas voulu reprendre le titre dans la sélection, explique Bart Cattaert. Il est déjà très célèbre, autant laisser la place à des morceaux que l'on trouve plus difficilement." L'histoire en elle-même, en revanche, restait plus méconnue. Comment l'African Jazz s'est-il retrouvé à Bruxelles? Qu'a-t-il fait durant les trois mois sur place? Le récit de ce périple est au coeur de la dernière sortie de Planet Ilunga, accompagnée de témoignages et d'un livret revenant sur les événements de 1960. Ce sont les frères Thomas et Philippe Kanza, propriétaires du journal Congo, qui sont à l'origine du voyage de l'African Jazz. L'idée est alors très simple: mettre du baume au coeur des négociateurs congolais, arrivés en Belgique en plein mois de janvier, avec un peu de musique. Le 1er février, Grand Kallé, entouré d'une véritable dream team (Dr Nico, Vicky Longomba, Roger Izeidi, etc.), montent ainsi sur la scène de l'hôtel Plaza pour le premier Bal Congo. La veille, Thomas Kanza les a rejoints dans la petite pension familiale où ils séjournent, près du Botanique. Il tend à Grand Kallé un papier, reprenant tous les noms des négociateurs congolais, et lui demande de les intégrer dans une chanson. Celle qui deviendra Indépendance Cha Cha... Le Plaza n'est pas le seul endroit où jouera l'African Jazz, loin de là. Le groupe attire plus d'un millier de personnes aux Grands Magasins de la Bourse, est programmé tous les mercredis et dimanches au café Le Dauphin royal, à Schaerbeek, se retrouve invité à jouer au casino de Chaudfontaine pour le bal du Standard de Liège, avant de piquer une pointe jusqu'à Paris, etc. A Bruxelles, Grand Kallé en profite pour entrer en studio, pressé d'envoyer Indépendance Cha Cha au Congo. "Le morceau était joué avant chaque émission. La radio restait le meilleur moyen de propager la nouvelle de l'indépendance." Près de la Porte de Namur, Grand Kallé fréquente également les Anges noirs, célèbre boîte de l'époque, où joue un certain Manu Dibango. Quelques mois plus tard, le célèbre saxophoniste intégrera l'African Jazz, tout comme le batteur belge Charles Hénault. C'est aussi à ce moment-là que le maestro précise ses ambitions. Grand Kallé rêve en effet de monter la première maison de disques congolaise, qui ne soit pas aux mains d'Européens. C'est ainsi que naît Surboum African Jazz, dès 1961. A l'image d'un pays enfin émancipé, le label va célébrer la richesse musicale congolaise. Même si Grand Kallé continue de venir enregistrer à Bruxelles. "Il voulait que le rayonnement de la rumba congolaise soit international et, pour cela, c'était sans doute plus facile de venir jusqu'ici... Il y avait chez tous ces musiciens une énorme fierté - c'est un mot que vous retrouvez systématiquement dans les interviews de l'époque. Kabasele était un "homme du monde" qui rêvait d'une musique et d'une culture congolaises capables de concurrencer celles d'autres pays. Franco, l'autre colosse de la musique congolaise, pointait souvent le fait que les musiciens congolais étaient ouverts à plein de musiques différentes - la soul américaine, la cha-cha-cha cubaine, la chanson française, etc. - , mais que l'inverse n'était pas toujours vrai, alors que la rumba congolaise est tout aussi bien. Et il avait raison!" Paradoxe donc de voir aujourd'hui cet héritage perpétué notamment par un label basé à Bruxelles. A fortiori au moment où les questions d'appropriation culturelle sont redevenues très aiguës. "Je me rends bien compte de l'ironie de créer en tant que Belge une anthologie consacrée à ce premier label congolais fondé par un Congolais. Le débat est légitime et je comprends la sensibilité, mais elle ignore souvent le fait que le métissage des cultures a toujours été crucial dans la façon dont l'art, la mode, la nourriture, la culture en général et l'humanité se développent. Je constate que je reçois très peu de critiques des Congolais. Quand j'imagine une compilation, je ne la conçois pas en pensant à ce qui pourrait fonctionner dans un DJ set à Bruxelles, par exemple. J'essaie plutôt de comprendre et de saisir les morceaux qui comptent vraiment pour les Congolais. En ce sens, je vois un peu mon travail comme un projet journalistique - même si ce travail d'archivage, la manière dont je le conçois, est en soi déjà quelque chose de très "européen". Mais je le fais avec énormément de sérieux et en impliquant au maximum les personnes concernées." Bart Cattaert marque une pause, puis reprend: "Vraiment, je ne suis pas important dans cette histoire. Ce qui compte, c'est cette musique et sa richesse incroyable."