Kinshasa n'est pas Hanoi, Tunis ou Beyrouth, capitales récemment visitées par Didier Reynders. Au Congo, où le ministre MR des Affaires étrangères se rend du 26 au 29 mars, il risque de marcher sur des £ufs. Le chef de la diplomatie belge rencontrera non seulement Joseph Kabila, le président réélu à l'issue d'une élection contestée, mais aussi l'opposition. Ses gestes et propos seront scrutés, analysés, commentés. De quoi l'inciter à la prudence. Car les signes de connivence entre Bruxelles et le pouvoir kabiliste ne cessent de susciter la controverse.
...

Kinshasa n'est pas Hanoi, Tunis ou Beyrouth, capitales récemment visitées par Didier Reynders. Au Congo, où le ministre MR des Affaires étrangères se rend du 26 au 29 mars, il risque de marcher sur des £ufs. Le chef de la diplomatie belge rencontrera non seulement Joseph Kabila, le président réélu à l'issue d'une élection contestée, mais aussi l'opposition. Ses gestes et propos seront scrutés, analysés, commentés. De quoi l'inciter à la prudence. Car les signes de connivence entre Bruxelles et le pouvoir kabiliste ne cessent de susciter la controverse. Côté congolais, l'opposition reproche au gouvernement belge d'apporter son appui à un régime " totalitaire et tricheur " et la diaspora a manifesté contre le voyage de Reynders en RDC. Côté belge, la N-VA a exprimé, le 8 mars, son " incompréhension " à l'annonce du déplacement au Congo, reprochant au ministre de " légitimer " ainsi le président Kabila. Les nationalistes flamands estiment que ce voyage en RDC, le premier d'un dirigeant occidental depuis les scrutins présidentiel et législatif, " nous isole sur le plan européen ". Ils dénoncent aussi ce qu'ils appellent " les intérêts personnels " et " les motifs économiques " sous-jacents à cette visite. Lors de ses entretiens avec les autorités congolaises, Reynders a, en effet, l'intention de faire " atterrir " le dossier Korongo, la compagnie aérienne congolaise mise sur pied par Brussels Airlines et l'homme d'affaires belgo-katangais George Forrest, proche des libéraux. Après deux ans d'attente, Forrest vient d'obtenir de Kabila l'autorisation d'ouvrir les premières lignes commerciales, " un signe de bonne volonté de Kabila à l'égard des Belges ", nous assure le groupe Forrest. Certaines sources, à Kinshasa, estiment que Reynders profitera de son séjour pour défendre aussi les investissements menacés des Belges William et Jean-Claude Damseaux, dont le groupe congolais est actif dans l'élevage, les plantations et la distribution d'aliments. Le président Kabila, pour sa part, a tout intérêt à jouer le carte du rapprochement avec Bruxelles. " Il est complètement isolé sur la scène internationale, constate le député CDH Georges Dallemagne. Le seul chef d'Etat à s'être déplacé à Kinshasa pour la prestation de serment de Kabila est l'infréquentable Robert Mugabe, président du Zimbabwe. Le président congolais est en outre affaibli par la perte de plusieurs piliers du régime. " Certains ont été désavoués par l'électeur. D'autres ont perdu la vie ou ont été grièvement blessés lors du crash du jet Katanga Express près de Bukavu, au Sud-Kivu. Parmi les disparus : Augustin Katumba Mwanke, l'éminence grise, l'homme des contrats passés avec la Chine, la Corée du Sud, le Brésil, l'Afrique du Sud... Sous l'influence de Katumba, le régime s'était détourné des Européens. Pour Reynders, le Congo n'est pas tout à fait une terra incognita. Il y avait séjourné le week-end de la Pentecôte 2006, juste avant la précédente campagne électorale, et avait été reçu par Kabila à Lubumbashi, en compagnie d'Armand De Decker, alors en charge de la Coopération. " Ce sont les deux seuls jours de ma vie que j'ai passés au Congo, rappelle Reynders. L'ambiance entre les candidats était celle d'une guerre civile. " Alors ministre des Finances, il n'était pas venu au Katanga les mains vides : il avait annulé 10 % de la dette d'Etat du Congo à l'égard de la Belgique. Un geste destiné à encourager la stabilité du pays en vue du scrutin présidentiel. Près de six ans ont passé. Kabila a été réélu à l'issue d'un scrutin émaillé d'irrégularités, et la fraude aurait été encore plus flagrante lors des législatives. " Elle a même dépassé les instructions du pouvoir central, glisse une source belge à Kinshasa : les gouverneurs et les échelons inférieurs, dans les provinces, ont fait de l'excès de zèle, et pas seulement au Katanga. Dans certaines régions, faute de résultats crédibles, les partis se sont arbitrairement réparti les parts du gâteau ! "Pourtant, le chef de la diplomatie belge a estimé que les " déficiences " électorales n'étaient " pas de nature à remettre en cause l'ordre des résultats " à la présidentielle. Il avait dès lors envisagé, en décembre dernier, de se rendre au Congo afin d'assister à la prestation de serment du " raïs ". Ce voyage " a été annulé de justesse, sous la pression de Londres et de Paris ", affirment Peter Luyckx et Karl Vanlouwe, deux parlementaires N-VA, observateurs lors des élections. Reynders a finalement reconnu, ce mois-ci, que " la légitimité des scrutins a été sérieusement mise en cause " et que " des fraudes ont été commises à l'issue de la fermeture des bureaux ". Le ministre propose qu'à l'avenir les missions d'observateurs internationaux se prolongent après le vote pour contrôler le dépouillement et la compilation des résultats. Reste à voir si la Belgique, appelée à participer au financement des élections provinciales et locales en RDC - aucune décision en ce sens n'a encore été prise -, aura des exigences fortes de transparence et de régularité. Car la politique congolaise du gouvernement Di Rupo suscite bien des interrogations, jusque sur les bancs du CDH et d'Ecolo. Ainsi, les lettres de félicitations du Premier ministre et du président de la Chambre au président réélu et à la commission électorale " indépendante " congolaise (Ceni) ont suscité un certain malaise. " Je reste à vos côtés ", a écrit Elio Di Rupo à Joseph Kabila, tandis qu'André Flahaut a " salué de tout c£ur le travail remarquable effectué par la Ceni afin de garantir un processus électoral digne d'une démocratie moderne " [sic]. Moins médiatisé, le refus de visa et d'accueil en Belgique de la veuve de Floribert Chebeya après l'assassinat du défenseur des droits de l'homme a surpris ou indigné des diplomates étrangers. Plus récemment, on retiendra la présence remarquée de l'ambassadeur belge à Kinshasa, Dominique Struye de Swielande - suivi comme son ombre par Kathryn Brahy, déléguée Wallonie-Bruxelles dans la capitale congolaise - à la séance d'installation de la nouvelle Assemblée nationale. Les autres ambassadeurs occidentaux avaient, eux, décidé de boycotter cette séance, vu le caractère peu crédible des législatives. De plus, ce jour-là, le pouvoir interdisait et réprimait brutalement une manifestation pacifique appelée la " marche des chrétiens ". Ecolo, par la voix du sénateur Jacky Morael, a demandé un changement d'attitude de la diplomatie belge à l'égard de la RDC. Les verts francophones souhaitent que l'ambassadeur de Belgique, pour qui les relations belgo-congolaises sont " au beau fixe " et ont " atteint la maturité ", cesse " son attitude complaisante envers des autorités congolaises contestées ". En tout état de cause, Struye quittera son poste d'ici à août prochain. Reynders a prévu de le remplacer par l'actuel ambassadeur en Afghanistan Michel Latschenko, un diplomate étiqueté MR. " L'attitude complaisante de la Belgique à l'égard du pouvoir congolais ne peut qu'encourager Kinshasa à faire encore moins cas, à l'avenir, des règles démocratiques, estime Dallemagne, député CDH. La RDC est le premier bénéficiaire de notre coopération bilatérale et multilatérale. Il est peut-être temps de se poser des questions sur la manière de mener cette coopération, alors que tous les indicateurs sont au rouge en RDC. Les Nations unies indiquent que le pays arrive à la 187e place sur 187 en termes de développement humain. Difficile de faire pire ! "OLIVIER ROGEAU