"C'est UNE histoire, affirme Annie Bozzini, directrice de Charleroi danse. D'aucuns auraient raconté une autre histoire et d'aucuns s'y seraient pris autrement mais à un moment donné, il faut bien prendre le taureau par les cornes. La tâche était considérable." Il aura donc fallu attendre qu'une Française arrive à la tête du Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour que l'institution se dote d'un outil de médiation capable de tracer des lignes claires dans cette masse floue, jusque-là pensée par fragments: l'histoire de la danse en Belgique. "En Belgique, il y a un vide pour tout, poursuit Annie Bozzini. Je pense que ce peuple a une difficulté d'identification, une difficulté à revendiquer un art qui soit propre à ce pays."
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"C'est UNE histoire, affirme Annie Bozzini, directrice de Charleroi danse. D'aucuns auraient raconté une autre histoire et d'aucuns s'y seraient pris autrement mais à un moment donné, il faut bien prendre le taureau par les cornes. La tâche était considérable." Il aura donc fallu attendre qu'une Française arrive à la tête du Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour que l'institution se dote d'un outil de médiation capable de tracer des lignes claires dans cette masse floue, jusque-là pensée par fragments: l'histoire de la danse en Belgique. "En Belgique, il y a un vide pour tout, poursuit Annie Bozzini. Je pense que ce peuple a une difficulté d'identification, une difficulté à revendiquer un art qui soit propre à ce pays." Annie Bozzini n'en est pas à son coup d'essai en matière de mallette pédagogique - elle en a déjà réalisé sur l'histoire de la danse, de la danse contemporaine et des danses urbaines, cette dernière aboutissant à la remarquable conférence dansée Le Tour du monde des danses urbaines en dix villes, portée par Ana Pi - et elle en reprend le principe de base: un livret, bref, clair et facile à manier, accompagné d'extraits vidéo. Pour la danse en Belgique, l'exercice a été de dégager, avec l'aide d'un comité scientifique et en collaboration avec l'asbl Contredanse, vingt chorégraphes phares, et de choisir pour chacun une pièce emblématique. Il a aussi été décidé de borner temporellement la matière abordée, en commençant dans les années 1930, avec Akarova, de son vrai nom Marguerite Acarin, représentante bruxelloise de cette avant-garde internationale qui décloisonna les arts en Occident. Le parcours se poursuit jusqu'à aujourd'hui, en 2021, avec de jeunes créateurs comme Mercedes Dassy (la révélation i-clit) ou le danseur-circassien Alexander Vantournhout (à travers le duo Through the Grapevine). Dans ces vingt balises chronologiques, la répartition s'avère harmonieuse entre hommes et femmes, entre Flamands et francophones, entre Belges de souche et Belges d'adoption, pour un kaléidoscope riche même si forcément non exhaustif. Certains choix sont de purs incontournables, des pièces devenues iconiques, comme la version du Boléro livrée par Maurice Béjart en 1961 et popularisée par le cinéma de Claude Lelouch, comme Rosas Danst Rosas d' Anne Teresa De Keersmaeker, dont la fameuse séquence des chaises a été remixée à travers le monde grâce au projet Re: Rosas! , comme La Chute d'Icare de Frédéric Flamand et son héros ailé aux pieds lestés de téléviseurs, ou encore comme What the Body Does Not Remember de Wim Vandekeybus et ses briques dangereusement lancées et rattrapées. Face à la sélection, certains tiqueront sans doute sur l'intégration de Jan Fabre au corpus, à travers Das Glas im Kopf wird vom Glas, de 1987, le chorégraphe anversois ayant été accusé d'humiliations et d'intimidation sexuelle au sein de sa compagnie Troubleyn dans une lettre ouverte publiée en 2018. "Je comprends qu'on puisse avoir des réserves, mais Jan Fabre a un parcours qui parle pour lui, c'est un artiste incontournable, répond Annie Bozzini. Je suis féministe dans l'âme et très opposée au comportement des hommes dans ce milieu-là, que j'ai subi et que je connais bien, mais je ne me soumettrai pas à des diktats qui n'ont rien à voir avec l'histoire de l'art. Par ailleurs, dans le cas de Fabre, il n'y a jamais eu de plainte déposée, jamais eu d'action en justice." Pour tisser des liens entre ces vingt pièces de référence, la mallette fournit aussi un épais dossier, structuré thématiquement et réalisé par Apolline Borne, formée en anthropologie de la danse. On y voyage au gré des filiations: Anne Teresa De Keersmaeker, Nicole Mossoux, Pierre Droulers, Michèle Anne De Mey, Michèle Noiret et Thierry Smits (très brièvement) ont été élèves à Mudra, l'école bruxelloise de Maurice Béjart ; Wim Vandekeybus a été interprète pour Jan Fabre ; Thomas Hauert a dansé pour ATDK et Pierre Droulers ; Serge Aimé Coulibaly a fait partie des Ballets C de la B dirigés par Alain Platel ; Alexander Vantournhout a été formé à PARTS, l'école d'ATDK... On y développe aussi les obsessions communes, les interdisciplinarités partagées et les méthodes de travail similaires, comme le rapport à l'architecture chez Akarova et Frédéric Flamand, l'interculturalité chez Sidi Larbi Cherkaoui et Ayelen Parolin, l'inclusion du regard et des attentes du spectateur chez Olga de Soto et Jan Martens, ou encore la question du genre chez Béjart, Thierry Smits et Mercedes Dassy. Une toile passionnante, où on peut créer ses propres échos et fils rouges, pour mieux comprendre et apprécier, à la lumière d'hier, la danse d'aujourd'hui.