Le futur est incertain et sombre. Signes de plus en plus manifestes et nombreux du réchauffement climatique, nouvelles technologies qui font intrusion dans notre vie privée, nous tracent et nous analysent, progrès des intelligences artificielles qui semblent de plus en plus capables de rivaliser avec l'être humain... Les changements qui s'accélèrent suscitent des inquiétudes auxquelles le théâtre ne pouvait rester imperméable. Ces derniers mois, des spectacles y ont fait écho en se projetant dans un avenir plus ou moins proche. Science-fictions, de Selma Alaoui, créé au Varia, puis présenté à Liège (1), est un nouvel exemple d'anticipation théâtrale, qui a la particularité d'entrecroiser deux scénarios possibles de ce qui nous attend.
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Le futur est incertain et sombre. Signes de plus en plus manifestes et nombreux du réchauffement climatique, nouvelles technologies qui font intrusion dans notre vie privée, nous tracent et nous analysent, progrès des intelligences artificielles qui semblent de plus en plus capables de rivaliser avec l'être humain... Les changements qui s'accélèrent suscitent des inquiétudes auxquelles le théâtre ne pouvait rester imperméable. Ces derniers mois, des spectacles y ont fait écho en se projetant dans un avenir plus ou moins proche. Science-fictions, de Selma Alaoui, créé au Varia, puis présenté à Liège (1), est un nouvel exemple d'anticipation théâtrale, qui a la particularité d'entrecroiser deux scénarios possibles de ce qui nous attend. Au départ du projet, il y a pour Selma Alaoui la lecture d'ouvrages sur la collapsologie, cette discipline relativement récente qui étudie les risques d'effondrement de notre société et ce qui pourrait lui succéder. "J'ai appris énormément de choses, mais ça m'a aussi complètement déprimée", explique-t-elle. Elle n'est pas la seule. Beaucoup d'artistes ont été marqués par les livres des collapsologues - par exemple Comment tout peut s'effondrer. Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Seuil, 2015 - et en ont nourri des spectacles sur la disparition de notre monde. Dimanche (2), des compagnies Focus et Chaliwaté, récemment élu Meilleur spectacle de la saison 2019-2020 par les prix Maeterlinck de la critique (mais aussi Meilleure création artistique et technique), montre sans paroles une famille qui s'entête à vivre en faisant abstraction des catastrophes qui se multiplient autour d'elle. "On a placé l'histoire dans un futur proche, dans une perspective où tous les plans de sauvetage écologique ont échoué", nous avait précisé l'équipe juste avant la création, qui s'était entre autres inspirée du documentaire Homo Sapiens, où Nikolaus Geyrhalter filmait des bâtiments construits par l'homme mais désertés, où la nature avait repris ses droits. Dans un autre registre, Le Bousier, de Thomas Depryck, créé par le Collectif Animals, rejouait la scène des fossoyeurs d' Hamlet en mode post- apocalypse, autour de trois survivants s'occupant des cadavres de tous les autres. Quant au chorégraphe Thierry Smits, il prépare Toumaï, une trilogie rassemblant trois visions de notre futur (3). Selma Alaoui, elle, se projette précisément un siècle en avant, en 2120. "Le spectacle donne à voir le quotidien d'un groupe de gens dans cent ans. Quelles sont leurs relations, quelle est leur société. On a imaginé un avenir qui n'est pas un futur de haute technologie où on a résolu tous les problèmes et où tout va bien, mais un futur low technology. On laisse deviner que des catastrophes se sont produites mais qu'il y a un début reconstruction et, surtout, que les humains accordent beaucoup plus de crédit au sixième sens, à la magie, à l'intuition." Dans la construction de cette société du futur, l'auteure et metteuse en scène (qui est aussi, exceptionnellement, comédienne dans ce projet) s'est beaucoup inspirée des livres de Ursula K. Le Guin (1929 - 2018), auteure américaine spécialisée dans la science-fiction et la fantasy. En particulier du roman Les Dépossédés, publié en 1974, où transparaissent déjà les questions très actuelles de la consommation, de l'écologie et de l'égalité hommes-femmes. "Dans Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin confronte deux mondes, détaille Selma Alaoui: un monde qui ressemble beaucoup à notre planète, luxuriant, où les gens ont l'air d'aller bien mais où, au fond, il y a des rapports de force terribles ; et un autre monde, comme une sorte de colonie installée sur la Lune, qui est aride, très modeste et où les gens ont développé des capacités humaines très puissantes. Ce qui est fort dans ce roman, c'est qu'aucun monde n'est noir ou blanc, il y a des gros problèmes dans les deux. Mais il a cette force de requestionner la façon dont on vit, de manière fictionnelle. Finalement, dans le spectacle, il n'y a pas de texte, pas de personnages, pas de situations tirés des écrits d'Ursula K. Le Guin, mais il y a quelque chose de son esprit, qui nous a aidés et guidés dans le travail. C'est comme une marraine du projet." Dans Science-fictions, Selma Alaoui imagine que son petit groupe d'humains retrouve des archives datant d'aujourd'hui, de 2020: des morceaux d'un film. Un film de science-fiction qui a été réalisé en partie mais qui n'a pas abouti et dont les effets spéciaux ne sont pas terminés. Plusieurs séquences ont été réellement tournées pour le spectacle, dont une en extérieur, dans les montagnes, avec un drone. Contrastant avec le "vrai" monde de 2120 présenté dans Science-fictions, plutôt naïf et simple, ce vrai-faux film imagine lui un futur technologique et froid. "On s'est inspirés du type de science-fiction de films comme Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve, poursuit Selma Alaoui, où il y a des robots, mais qui ont une apparence humaine. Dans une séquence du film, il y a une humaine augmentée et un androïde blessé. On voit un peu de métal sous sa peau, mais c'est tout." A travers ce futur imaginaire haute technologie emboîté dans un autre, Selma Alaoui rejoint une petite flopée de spectacles où les robots ont fait leur apparition. Ou, plutôt, leur réapparition. Car - l'anecdote est peu connue - la première occurrence du mot "robot" a bien eu lieu au théâtre: en 1920, dans la pièce de science-fiction de l'écrivain tchécoslovaque Karel Capek R.U.R. (pour, en anglais, Rossum's Universal Robots), présentée dès 1922 à New York. Capek installe son intrigue dans une usine de robots humanoïdes où un ingénieur décide de doter ses créatures d'un peu de sensibilité et de booster leur intelligence. Dix ans plus tard, les robots se révoltent et anéantissent l'humanité. Un thème appelé à prospérer, de Metropolis à Terminator. Jonathan, protagoniste de la pièce éponyme qui ouvrait la saison du KVS (4), est un lointain descendant des robots de R.U.R, portant sur ses épaules les mêmes inquiétudes des hommes quant à leurs relations aux machines pourvues d'intelligence artificielle. Jonathan (Valentijn Dhaenens) est un androïde de soins palliatifs qui s'est occupé de Claudine pendant ses neuf derniers jours d'existence, passés en isolement forcé pendant le confinement. Son fils Herman (Bruno Vanden Broecke) a réuni le public pour une cérémonie en l'honneur de sa mère et a convié le robot à prendre la parole, pour raconter, notamment, ces ultimes heures auxquelles il a été le seul à assister. Au fur et à mesure, il s'avère que l'androïde a pris quelques libertés malvenues... Derrière ces funérailles, Dhaenens et Vanden Broecke pointent du doigt la manière dont nos vies sont de plus en plus mises en mémoire et exploitées à notre insu, mais aussi l'interdiction faite pendant le confinement d'accompagner ses mourants et, en allant un peu plus loin, interrogent une société qui délègue à des professionnels extérieurs le soin de ses aînés, hors de la famille Ce genre d'anticipation légère, par les grossissements qu'elle opère, permet d'interroger des aspects non (science-)fictionnels de notre présent. Autre exemple, Zoo, de Jean Le Peltier, créé récemment pour la rentrée de l'Atelier 210, utilisait un vrai robot - pas du tout un androïde, plutôt une sorte d'araignée avec un caillou sur le dos - pour souligner nos fragilités, "mises à rude épreuve par le récit de la modernité numérique". Comme source d'inspiration pour son écriture, Jean Le Peltier citait le livre d'Antonio Casilli En attendant les robots (Seuil, 2019), qui met en évidence combien "le numérique et l'intelligence artificielle ont besoin d'énormément d'êtres humains derrière elles pour fonctionner". Quant à Joël Pommerat, qui arrive en novembre au Théâtre national avec Contes et légendes (on aura l'occasion d'en reparler d'ici-là), ses humanoïdes intégrés dans la vie quotidienne des humains lui servent à questionner le masculin et le féminin, le mensonge et la vérité, l'inné et l'acquis. Avec ses Science-fictions, Selma Alaoui n'a en tout cas pas l'intention de plomber complètement l'ambiance. "Je ne veux pas du tout faire un spectacle désespérant, affirme- t-elle, mais ouvrir des petites brèches, qui donnent à penser. On ne sait pas ce qui va se passer dans l'avenir, mais ça n'empêche pas d'agir, de se préparer. Et peut-être que se préparer, ce n'est pas aller faire des stages de survie dans la forêt, en tout cas pas seulement. C'est peut-être aussi construire un imaginaire autre, déplacer sa pensée, rêver, croire en la magie. Je parle de vraie magie, et pour moi, le théâtre, c'est de la magie. Il n'y a rien de plus faux que ce qui se passe sur une scène de théâtre et tout à coup, on se met tous ensemble dans une salle et on y croit. Si ça ce n'est pas magique!"