L'Histoire ne fait pas que bégayer dans l'Afrique des Grands Lacs. Parfois, elle s'emballe. Au point de surprendre les plus fins spécialistes de la région. En moins de deux semaines, les cartes politiques, militaires et diplomatiques ont été redistribuées entre Kinshasa, Kigali et Bruxelles. Depuis le 20 janvier, l'armée rwandaise s'est déployée au Kivu. Mission assignée : traquer, aux côtés des forces congolaises, les milices hutu rwandaises réfugiées dans l'est de la RDC depuis le génocide rwandais de 1994. Cette alliance scellée en grand secret entre les présidents Joseph Kabila et Paul Kagame marque un virage étonnant : à la mi-octobre 2008, Kinshasa accusait encore Kigali de menacer son territoire et de soutenir les rebelles de Laurent Nkunda, autoproclamé défenseur des Tutsi congolais. Le 22 janvier, le chef rebelle est placé en résidence surveillée au Rwanda. Et, le 24 janvier, après neuf mois de brouille diplomatique, Bruxelles et Kinshasa conviennent de normaliser leurs relations. Eclairage sur ces bouleversements.
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L'Histoire ne fait pas que bégayer dans l'Afrique des Grands Lacs. Parfois, elle s'emballe. Au point de surprendre les plus fins spécialistes de la région. En moins de deux semaines, les cartes politiques, militaires et diplomatiques ont été redistribuées entre Kinshasa, Kigali et Bruxelles. Depuis le 20 janvier, l'armée rwandaise s'est déployée au Kivu. Mission assignée : traquer, aux côtés des forces congolaises, les milices hutu rwandaises réfugiées dans l'est de la RDC depuis le génocide rwandais de 1994. Cette alliance scellée en grand secret entre les présidents Joseph Kabila et Paul Kagame marque un virage étonnant : à la mi-octobre 2008, Kinshasa accusait encore Kigali de menacer son territoire et de soutenir les rebelles de Laurent Nkunda, autoproclamé défenseur des Tutsi congolais. Le 22 janvier, le chef rebelle est placé en résidence surveillée au Rwanda. Et, le 24 janvier, après neuf mois de brouille diplomatique, Bruxelles et Kinshasa conviennent de normaliser leurs relations. Eclairage sur ces bouleversements. Ils sont divisés. Ils ont perdu leur " messie ", Laurent Nkunda. Et certains d'entre eux se sont ralliés au gouvernement congolais. Les rebelles tutsi du CNDP qui déstabilisaient le Nord-Kivu ne constituent plus, désormais, une menace directe pour le pouvoir en place à Kinshasa. Depuis l'entrée des troupes rwandaises au Congo, la rébellion, lâchée par ses recrues venues du Rwanda et du Burundi, s'est, bon gré mal gré, associée à la traque rwando-congolaise menée contre les miliciens hutu du FDLR : les nkundistes, dont beaucoup ont servi dans l'armée rwandaise, n'allaient tout de même pas faire le coup de feu contre leurs anciens commandants ! Si les combattants tutsi sont affaiblis, ils sont aussi mécontents : ils ont dû céder leurs fiefs à une armée congolaise qu'ils avaient pourtant humiliée en octobre dernier. Certains d'entre eux ont rejoint les forces gouvernementales. D'autres attendent des assurances sur le sort de Nkunda, leur ex-leader. Ou demandent à être désarmés et rapatriés au Rwanda. Dans le même temps, un malaise règne parmi les milices Maï Maï, cette vingtaine de groupes armés de l'est de la RDC en lutte depuis des lustres contre l'armée rwandaise et ses affidés congolais. Les Maï Maï se sentent trahis par Joseph Kabila, qui a ouvert les portes du pays à l'ennemi de toujours. L'intervention rwandaise, prévue initialement pour deux semaines, ne concerne que le Nord-Kivu. Pour mettre hors d'état de nuire l'ensemble des FDLR, une nouvelle incursion paraît inévitable au Sud-Kivu, province où ils sont le mieux implantés. Avec tous les risques humanitaires qu'une telle opération comporte. " Cette fois, les Rwandais ne quitteront pas le Congo avant d'avoir fini le ''travail'' ", pronostique Bob Kabamba, spécialiste de la RDC à l'université de Liège. Kabila, lui, promet que la traque des combattants hutu ne se prolongera pas au-delà de la fin février. Victime des exactions du CNDP, la population du Nord-Kivu ne cache pas son soulagement de voir Nkunda mis hors d'état de nuire. En revanche, le ratissage militaire en cours inquiète ces mêmes civils et les organisations humanitaires, qui connaissent trop bien les conséquences de l'interventionnisme rwandais. Dans les massifs proches de Rutshuru, où se poursuit l'offensive, nombre de miliciens hutu rwandais se sont mêlés depuis quinze ans à la population locale, constituée notamment de Hutu congolais. Il y a eu des mariages mixtes, des naissances. Comment distinguer les uns des autres sans faire de " dommages collatéraux " ? Déployée au Kivu de 1998 à 2002, l'armée rwandaise n'était pas parvenue alors à éradiquer les miliciens Interahamwe, fer de lance du génocide de 1994. Comment Kigali pourrait-il faire mieux aujourd'hui, en quelques semaines, contre des FDLR qui comptent 7 000 à 10 000 hommes aguerris, bien organisés et enrichis dans le trafic de minerais ? " Ces miliciens hutu se sont repliés en brousse, signale Kabamba. Sur le plateau du Masisi, ils ont déjà commencé à s'en prendre à la population civile congolaise, accusée de trahison. Il y aurait plus de 40 morts. "Abandonné ces dernières semaines par une partie de ses troupes, notamment par les soldats démobilisés de l'armée rwandaise, Laurent Nkunda s'est senti piégé. Il a pris la fuite en territoire rwandais, où il a été placé en résidence surveillée. Au Rwanda, cette " arrestation " a suscité des remous, en particulier au sein de l'armée, où certains considèrent le général rebelle comme un héros, défenseur des Tutsi congolais et des intérêts économiques du Rwanda au Kivu. Des officiers auraient été arrêtés. De son côté, la RDC, qui a émis en 2005 contre Nkunda un mandat d'arrêt pour crimes de guerre à Bukavu, a " souhaité " timidement son extradition. En réalité, Kinshasa ne semble pas en mesure d'assumer la procédure judiciaire et le procès. Kigali suggère plutôt une solution politique, mais Nkunda serait d'abord envoyé en Afrique du Sud. Bosco Ntaganda, surnommé " Terminator ", était le chef d'état-major de Nkunda avant d'entrer en dissidence, le 5 janvier, et d'annoncer son ralliement à Kinshasa. Réintégré dans l'armée congolaise, il participe en ce moment aux opérations contre les FDLR. On l'a même vu parader aux côtés du ministre congolais de la Défense. Ntaganda est toutefois visé par un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre commis dans l'Ituri. Il serait aussi l'auteur de massacres de civils au Kivu. Voilà donc un allié bien embarrassant pour Kabila. De là à imaginer une remise en selle, à terme, de Laurent Nkunda, moins exposéà " Mal ficelé, le mandat d'arrêt international qui le concerne n'a pas été signifié aux personnes chargées de l'exécuter, signale un juriste. Pour le moment, Nkunda n'a rien à craindre. " Si, en septembre-octobre 2008, le général rebelle Laurent Nkunda n'a pas investi Goma, capitale du Nord-Kivu, après la déroute des troupes congolaises, c'est avant tout parce que Kigali lui tenait la bride sur le cou. Paul Kagame a alors demandé à Joseph Kabila de faire, à son tour, un geste : donner son feu vert à une opération rwandaise au Congo. La faiblesse de l'armée de Kabila, y compris de sa garde présidentielle, et les rumeurs insistantes d'attentat sur sa personne, auraient incité le président congolais à accepter de monter sur le tandem conduit par Kagame. " Même s'il est ponctuel, ce rapprochement entre Kinshasa et Kigali, dans un intérêt commun, est stratégiquement décisif ", estime Armand De Decker, le président du Sénat, qui a reçu ces derniers mois tous les leaders politiques congolais de passage à Bruxelles. La neutralisation de Laurent Nkunda, " cadeau " de Kigali, permet au président congolais de calmer le mécontentement suscité au Congo par l'entrée des troupes rwandaises sur le territoire national. De commun accord, Kigali et Kinshasa se sont efforcés de minimiser l'ampleur de l'intervention rwandaise. Mais le souvenir de la guerre de 1998-2003 et des années de propagande politique antirwandaise ont laissé des traces en RDC. " Pour bon nombre de Congolais, Kabila vient de trahir le Nord et le Sud-Kivu, constate le Pr Kabamba. Des militaires rwandais pourraient bien s'incruster au Kivu, dans les localités d'où ils chassent les miliciens hutu FDLR, qui y exploitaient l'or, le coltan, la cassitérite et la wolframite. Des zones militaires sous contrôle rwandais seraient alors créées, qui échapperaient à la souveraineté de l'Etat congolais. " Quelque 250 parlementaires congolais manifestent leur mécontentement depuis l'entrée des soldats rwandais en RDC. Ils réclament la convocation d'une session extraordinaire de l'Assemblée nationale. Si le " kabiliste " Vital Kamerhe, président du parlement, a exprimé lui-même son étonnement et son amertume, c'est d'abord parce qu'il n'a pas été tenu au courant par Kabila des préparatifs de cette offensive : Katumba Wanke et le général Numbi, deux membres du premier cercle des conseillers de Kabila, dont la réputation d'affairistes n'est plus à faire, ont mené les négociations avec Kigali. Par ailleurs, Kamerhe est originaire de Bukavu, capitale du Sud-Kivu. A ce titre, il doit veiller aux intérêts de son fief électoral. La nouvelle stratégie du président congolais ne peut donc que le contrarier. Comme d'autres leaders politiques congolais aux grandes ambitions (Nzanga Mobutu, Olivier Kamitatuà), Kamerhe est soucieux de ne pas hypothéquer ses chances lors des prochaines échéances électorales. Lors de ses v£ux au corps diplomatique, à Paris, le président français a tenu des propos sur la RDC qui ont suscité l'émoi à Kinshasa. Sarkozy a prôné un " dialogue " entre le Congo et le Rwanda qui inclurait la question du " partage de l'espace et des richesses ". Au vu des derniers événements, la proposition française d'une réforme foncière et d'une exploitation commune des ressources minières frontalières n'a pas été prise en compte par les autorités congolaises et rwandaises. Elles paraissent même avoir voulu indiquer, ces jours-ci, qu'elles n'avaient pas besoin de Sarkozy, en voyage officiel en RDC début mars prochain, pour régler le conflit. La partition du territoire congolais était, jusqu'ici, une option surtout en vogue dans certains milieux anglo-saxons. La France, toujours empêtrée dans son contentieux avec le Rwanda, semble avoir cherché, maladroitement, à refaire surface en Afrique centrale. A Bruxelles, certains diplomates et responsables politiques parlent, en coulisses, d'une " erreur politique grave ". Joseph Kabila est fragilisé à la fois sur les plans politique (son gouvernement est faible et les alliés du président prennent leurs distances), militaire (l'armée est en pleine déliquescence), diplomatique (Sarkozy inquiète), social (les professeurs et d'autres fonctionnaires impayés sont en colère) et surtout économique (le cours du diamant a chuté et les investisseurs chinois sont partis). Il a donc compris qu'il était temps de renouer avec Kigali, mais aussi avec la Belgique. " Nous, nous n'avons ni intérêts économiques ni agenda caché au Congo, assure Armand De Decker, qui a tenté ces derniers mois d'apaiser les tensions entre Bruxelles et Kinshasa. La Belgique doit à nouveau avoir une présence stabilisatrice dans la région. " Hasard ou nécessité ? Fin avril dernier, en pleine polémique née des déclarations de Karel De Gucht, le ministre des Affaires étrangères, sur l'" enrichissement extraordinaire " des privilégiés de la classe politique congolaise, Bruxelles a décidé d'envoyer à Kinshasa un grand format de la diplomatie belge : le chrétien flamand Dominique Struye de Swielande, 60 ans, jusqu'ici en poste à Washington. Bruxelles et Kinshasa réconciliés, son transfert est imminent. " Tous les opérateurs belges au Congo se réjouissent de l'arrivée d'un diplomate de première qualité comme celui-là, assure Bernard de Gerlache, administrateur à la chambre de commerce belgo-africaine. Si la Belgique voulait prouver l'intérêt qu'elle continue à porter à son ancienne colonie, elle ne s'y serait pas prise autrement. " Olivier Rogeau