A l'égal de Roland Barthes et de ses Mythologies, Umberto Eco, l'érudit auteur du Nom de la rose (1980), était capable de trouver du sens caché dans un ticket de métro. Mais la sémiotique était aussi son métier. Lui qui consignait ses moindres pensées dans des pochettes d'allumettes (" bustine "), pour n'en point perdre une seule miette. De là, du reste, était née sa rubrique " La Bustina di Minerva " dans L'Espresso entre 2000 et 2015, aujourd'hui précieusement éditée dans un recueil posthume et prophétique chez Grasset. Chroniques dites d'une " société liquide ", en référence au sociologue Zygmunt Bauman (disparu en 2017), qui s'es...

A l'égal de Roland Barthes et de ses Mythologies, Umberto Eco, l'érudit auteur du Nom de la rose (1980), était capable de trouver du sens caché dans un ticket de métro. Mais la sémiotique était aussi son métier. Lui qui consignait ses moindres pensées dans des pochettes d'allumettes (" bustine "), pour n'en point perdre une seule miette. De là, du reste, était née sa rubrique " La Bustina di Minerva " dans L'Espresso entre 2000 et 2015, aujourd'hui précieusement éditée dans un recueil posthume et prophétique chez Grasset. Chroniques dites d'une " société liquide ", en référence au sociologue Zygmunt Bauman (disparu en 2017), qui s'est tant attaché à décrire cette postmodernité qui marque la fin des " grands récits ", la crise des idéologies et des partis, une ère " où plus personne n'est le compagnon de route mais l'antagoniste de l'autre ". Pour Eco, tout a toujours fait sens : l'explosion virtuelle du porno, la théorie du complot, la pandémie de parano, etc. Et on sourit avec lui quand il énonce que, derrière le naufrage du Titanic et l'assassinat de John F. Kennedy, " il y a sans doute les jésuites " ! En revanche, Big Brother est, quant à lui, bien réel tandis que Ben Laden, frappant les tours jumelles, crée " le plus grand spectacle du monde ". Tel que le public le réclamait. Ainsi, les " mass media " de Marshall McLuhan (intellectuel canadien fondateur des études contemporaines sur les médias) ont offert au terroriste des milliards de dollars de publicité gratuite. Après ces 500 pages sédimentées de culture et de philosophie, c'est l'Américain Tom Wolfe, coinventeur du " New Journalism " avec Norman Mailer et Truman Capote, qui se propose d'élucider les origines de la langue dans Le Règne du langage. S'il fut dit un jour qu'au commencement était le verbe, l'auteur du Bûcher des vanités nous rapporte avoir appris l'an dernier que plusieurs ténors de la théorie évolutionniste, dont Noam Chomsky, porte-parole honoraire de la gauche américaine, se résignaient devant le " mystère de l'évolution du langage ", pièce maîtresse de notre humanité qui ne trouve pas sa place dans le schéma totalisant de la théorie de l'évolution. Non content de ravaler ainsi Chomsky, Wolfe s'attaque également à Charles Darwin, qu'il flingue en deux temps : à savoir d'abord qu'il n'aurait pas lui-même découvert la théorie de la sélection naturelle, due en vérité au naturaliste anglais Alfred Wallace, et qu'ensuite, le cerveau humain avait de tout temps différencié l'homme et la bête. Tout comme le langage démarquait l'animal de l'homme, son supérieur. En réalité, quand il meurt en 1882, Darwin ignorait les travaux de l'Autrichien Mendel, dont la génétique - rigoureusement plus scientifique - porterait un grave préjudice à l'évolutionnisme, qui se voulait définitivement la " théorie du Tout ". Grands déchiffreurs du moment présent, Eco et Wolfe peuvent en même temps exciper d'une vaste connaissance du passé. Avec un humour acéré qui a le même don de ridiculiser les légendes les plus insistantes de l'histoire. Ils sont assurément tous deux de formidables conteurs. Eco, partant de l'anecdote, étant plus analytique que Wolfe, qui tend lui vers une synthèse plus superficielle.