Azucena (Sylvie Brunet-Grupposo), la maîtresse des lieux - mais habite- t-elle vraiment cet endroit ? - a convoqué quatre vieilles connaissances dans sa demeure fantomatique. La voilà qui s'applique à en fermer soigneusement les issues... Comme dans les romans d'Agatha Christie, cinq protagonistes d'une histoire dont il manque à tous des morceaux vont tenter de reconstituer le fil d'événements qui les ont menés à se haïr. Chacun a besoin d'un dénouement, et personne ne connaît les détails ni la fin... Les premières notes d' Il Trovatore n'ont pas encore résonné. Cette scène muette se déroule sous une bannière vidéo qui prévient les spectateurs : " L'action se passe des années après les faits décrits dans l'opéra. " Après, bonne...

Azucena (Sylvie Brunet-Grupposo), la maîtresse des lieux - mais habite- t-elle vraiment cet endroit ? - a convoqué quatre vieilles connaissances dans sa demeure fantomatique. La voilà qui s'applique à en fermer soigneusement les issues... Comme dans les romans d'Agatha Christie, cinq protagonistes d'une histoire dont il manque à tous des morceaux vont tenter de reconstituer le fil d'événements qui les ont menés à se haïr. Chacun a besoin d'un dénouement, et personne ne connaît les détails ni la fin... Les premières notes d' Il Trovatore n'ont pas encore résonné. Cette scène muette se déroule sous une bannière vidéo qui prévient les spectateurs : " L'action se passe des années après les faits décrits dans l'opéra. " Après, bonne chance : au public de se débrouiller, pour adopter rapidement le parti pris du jeune metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov (connu pour son habilité à tisser des liens dramaturgiques inattendus entre ses personnages), sous peine d'être durablement " largués " du récit - ce qui fut visiblement le cas pour mes voisins de gauche, de droite, de devant et de derrière. Suivre l'intrigue du Trovatore, de Giuseppe Verdi, est déjà difficile en soi (sa trame est l'une des plus ardues et alambiquées de l'histoire de l'art lyrique). Mais lorsqu'elle devient narrée, sur scène, par ses héros devenus âgés, c'est carrément le casse-tête. A moins de vouloir s'abandonner exclusivement à la beauté des décors, des costumes et de la musique, ce qui semble pour beaucoup amplement suffisant, un conseil : cette fois, ne venez pas sans une petite préparation littéraire. Dans son programme, par souci bienvenu d'en éclaircir le propos, la Monnaie propose d'ailleurs le résumé de l'opéra en deux colonnes : à gauche, le récit tel que l'ont conçu les librettistes de Verdi (c'est le texte original que chantent les solistes), et à droite, l'interprétation de ce récit qu'en donne Tcherniakov. A lire et à relire, avant de prendre place dans la salle, pour 2 h 45 d'un terrible huis clos, entracte compris. Quand bien même " ça " n'entrerait pas, malgré les surtitres en trois langues, tant pis : il y a assez à trouver, dans cette production osée, pour en ressortir comblé. Et surtout, dans la voix et le jeu d'acteur des solistes, tous capables de nuancer leurs gestes et leurs regards avec une intensité inouïe. Tout est dit, et la ranc£ur et la fausse désinvolture, dans la simple poignée de main que s'échangent Manrico (Misha Didyk) et le Comte di Luna (Scott Hendricks), les deux frères (mais ils l'ignorent) rivaux. Qu'ils tapotent le revers d'une chaise, qu'ils fument nerveusement, qu'ils fassent semblant de s'endormir, tous s'observent, analysent, simulent, bluffent, compatissent ou protestent, à tour de rôle. Observez les détails - l'expression du ressentiment, de la réticence, du pardon impossible, de la colère jamais apaisée : ces artistes sont autant comédiens que chanteurs, et c'est d'ailleurs pour leur talent théâtral qu'ils ont été castés. Le plaisir ultime à les observer, finalement, vient de là. Des pistes qu'ouvre leur jeu sur la façon dont les humains se mettent à table, parfois, pour vider leurs sacs. De tout ce qu'il y a à (ap)prendre de ces tentatives de règlement de secrets de famille. " Le plus interpellant, dans cette pièce, estime Peter de Caluwe, directeur de la Monnaie, c'est le questionnement autour de ce que ces héros, et nous, avons fait de notre vie. " Tant de souffrances passées en valaient-elles la peine, au fond ? Mais non. Bien sûr que non. Et pourtant, sur scène, les blessures sont rouvertes, et tous (sous la baguette volcanique de Marc Minkowski) se déchirent et s'entre-tuent, jusqu'au bout. Il Trovatore, à la Monnaie, à Bruxelles, jusqu'au 6 juillet. www.lamonnaie.be Valérie Colin