Matin calme au Sammy's Café. Le cuisinier afghan coupe quelques pommes de terre, un réfugié fume la chicha. Deux jeunes Anglais entrent, tout de bleu marine vêtus, comme sortis d'un cours à l'université d'Oxford : " Hi, do you have tea ? - With milk ? - Yes, thanks. " Avec un flegme tout britannique, les nouveaux venus s'installent sur l'un des bancs... comme si leur cup of tea n'était pas un gobelet en plastique, comme si le sol n'était pas un assemblage de palettes, et le plafond un patchwork de couvertures, comme si le Sammy's n'était pas l'un des multiples lieux de restauration informels poussés au coeur de la jungle de Calais.
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Matin calme au Sammy's Café. Le cuisinier afghan coupe quelques pommes de terre, un réfugié fume la chicha. Deux jeunes Anglais entrent, tout de bleu marine vêtus, comme sortis d'un cours à l'université d'Oxford : " Hi, do you have tea ? - With milk ? - Yes, thanks. " Avec un flegme tout britannique, les nouveaux venus s'installent sur l'un des bancs... comme si leur cup of tea n'était pas un gobelet en plastique, comme si le sol n'était pas un assemblage de palettes, et le plafond un patchwork de couvertures, comme si le Sammy's n'était pas l'un des multiples lieux de restauration informels poussés au coeur de la jungle de Calais. Il est un peu plus de 9 heures le lendemain, dans une zone industrielle à quelques kilomètres de là. Les tartines trempent encore dans le café quand Hettie lance son tonitruant " All volunteers outside ! " pour le briefing du matin. Hettie a l'énergie de ses 24 ans, la décontraction de ses piercings et l'autorité d'un sergent-chef. Elle aussi est anglaise ; elle gère le plus gros entrepôt d'aide aux migrants de la ville. Le lieu est partagé entre la très française Auberge des migrants et la très britannique association Help Refugees, mais ici on cause plus souvent warehouse, refugees, volunteers, clothes, community kitchen qu'entrepôt, réfugiés, bénévoles, vêtements ou cuisine communautaire... De 80 à 90 % des recrues viennent d'outre-Manche. Calais devient leur place to be à l'été 2015. La crise migratoire s'intensifie, la taille de la jungle a doublé en quelques mois - jusqu'à compter 6 000 personnes - , la ville du nord de la France accapare l'attention. Au Royaume-Uni, les unes des journaux jouent volontiers le drame, les réseaux sociaux suivent. Avec la publication, en septembre, de la photo d'Alan Kurdi, petit Syrien noyé sur une plage turque, l'émotion est à son comble. Avec cette emphase propre à l'anglais, faite de terrific, horrible, awful et autres, tous les bénévoles évoquent une image, une histoire qu'ils ont vue ou entendue et les a convaincus d'agir. Ils racontent cette colère à l'encontre d'un Etat français capable de laisser des gens dans la boue, le froid et le dénuement, cette culpabilité nourrie par le comportement de leurs propres dirigeants. Dans leur pays, la politique d'accueil des réfugiés est très restrictive, réservée aux seules personnes non encore arrivées sur le sol européen. " Ces gens attendaient à Calais que la compassion du gouvernement anglais leur permette de rejoindre leurs familles ou leurs amis au Royaume- Uni. Malheureusement, je crains qu'ils attendent en vain ", regrette Benedict O'Boyle, un menuisier de 33 ans, venu huit fois depuis décembre pour aider à la construction d'abris en bois. Dès septembre, les premiers vans débarquent des ferries. Ils sont pleins à craquer de nourriture et de vêtements. Les bénévoles arrivent seuls, avec un frère, une soeur, quelques amis. Ils s'appellent Chris, Simone ou Imogen, ont parfois la quarantaine, plus souvent la vingtaine. Ils sont étudiants, dentistes, juristes, instituteurs ou artistes... Certains n'ont jamais eu d'engagement humanitaire ou politique et veulent juste " agir concrètement ", d'autres ont des projets plus précis - une cuisine pour le groupe Artists in Action ou un théâtre pour le collectif Good Chance, où l'acteur Jude Law fera une apparition en février afin de défendre la cause des mineurs isolés. Ils viennent le temps d'un week-end, d'une semaine, de quelques mois. Ils dorment dans des établissements bon marché dont la fréquentation explose (+ 300 % certains mois), dans des caravanes, des camions... Dans la jungle, les débuts sont chaotiques. Cette aide très individuelle et peu coordonnée ne correspond pas toujours aux besoins des migrants. Mal organisée, la distribution donne lieu à des bagarres et à des gaspillages. La bonne volonté un peu naïve se heurte à une réalité brutale. Les associatifs français sont choqués de certaines pratiques : " On voyait des Anglais arriver dans le bidonville et jeter des sacs, sans même descendre de leur van. Les réfugiés les ouvraient et découvraient qu'ils étaient pleins de cravates ou de talons aiguilles que l'on retrouvait quelque temps plus tard dans la boue. Cela manquait totalement de dignité à l'égard des réfugiés ", note Sylvain, membre de l'Auberge des migrants. Les leçons de morale de certains Britanniques à des bénévoles français, présents de longue date, n'arrangent rien : " S'entendre dire : "Mais pourquoi n'avez-vous rien fait avant ?", "Comment avez-vous pu laisser ces gens dans cette situation ?" alors que leur pays est largement responsable de ce qui se passe à Calais et qu'on travaille depuis des années avec des bouts de ficelle, oui, ça a pu énerver ", note l'un d'eux. Peu à peu, les esprits s'apaisent. Les migrants sont nombreux, les besoins infinis et les Anglais indispensables. L'Auberge des migrants tente de coordonner les initiatives en s'associant avec Help Refugees. Ça frotte un peu entre le bénévolat à la française, souvent le fait de retraités, pas toujours disponibles à plein-temps, et le charity à l'anglaise et son trop-plein d'énergie. Les ego se cognent, mais l'efficacité est là. En quelques mois, le budget de la petite association française explose, de 100 000 euros en 2014 à 600 000 en 2015, là encore en provenance, pour l'essentiel, de Grande-Bretagne. Le nombre de repas distribués passe de 800 deux fois par semaine à 1 500 par jour avec l'accueil de la Refugee Community Kitchen, et il faudra trouver un entrepôt plus grand pour stocker les dons. D'autres associations, comme Care4Calais, rappellent à leurs bénévoles quelques règles de base à respecter dans la jungle. Un site en anglais, Calaid-ipedia, donne une multitude d'infos, des pages Facebook listent les besoins les plus criants pour éviter pénuries et... gaspillages. Chaque semaine, la Plateforme de service aux migrants - une association locale - organise une réunion de coordination avec tous les acteurs. " Que faites-vous auprès de votre gouvernement ? " Si les relations se normalisent, certains, côté français, pointent les limites d'une action purement humanitaire. Ils ne voient pas des No Border, ces militants d'extrême gauche favorables à l'abolition des frontières, partout, contrairement à l'équipe municipale, mais attendent des Britanniques qu'ils s'engagent davantage sur le terrain politique. " J'ai très envie de leur demander : que faites-vous auprès de votre gouvernement pour qu'il change de ligne ? " souligne Yann Capet, député PS de la circonscription. Nombre des Anglais de Calais refusent de prendre position ouvertement, même s'ils n'en pensent pas moins. Le Brexit ? Ils n'en savent pas assez pour avoir un avis. Le traité du Touquet qui, en 2003, a installé la frontière côté français et fait de Calais un cul-de-sac migratoire ? Pas d'avis. Les No Border ? Pas d'avis. Ils penchent plutôt du côté de Jeremy Corbyn, le leader travailliste, mais ne croient guère à l'action politique. " Avec le travail humanitaire que je fais à Calais, je passe à la télévision, je raconte ce que je vois et je fais bouger l'opinion publique anglaise, donc le gouvernement. Si j'étais en Grande-Bretagne, ma voix n'aurait pas autant d'écho ", précise Clare Moseley, la responsable de Care4Calais, dans la jungle depuis l'été. Ces dernières semaines, Calais a perdu une partie de sa force d'attraction. Les bénévoles se font moins nombreux, les dons moins importants, les entrepôts se vident. Depuis l'évacuation de la zone sud de la jungle, en février, flotte, ici ou là, l'idée qu'il n'y a plus de camp à Calais. Certains ont choisi d'aller là où la situation leur paraissait plus urgente - à quelques kilomètres de là, à Grande-Synthe près de Dunkerque, ou plus loin, en Grèce. Pourtant, les migrants sont toujours entre 2 500 et 3 500 à tenter chaque soir le passage vers le Royaume-Uni. Avec les beaux jours, les arrivées dans la jungle augmentent, doucement. Si l'issue du référendum sur le Brexit, le 23 juin, conduit à un nouveau durcissement de la politique migratoire britannique, les 35 kilomètres qui séparent Calais de Douvres seront plus infranchissables encore. Les Anglais reviendront-ils, ou Calais n'aura-t-il été pour eux qu'un engouement passager ? To be continued. Pardon : à suivre... PAR AGNÈS LAURENT - PHOTOS : CHARLES DELCOURT/ LIGHTMOTIV POUR LE VIF/L'EXPRESSTous les bénévoles évoquent une image, une histoire qu'ils ont vue ou entendue et les a convaincus d'agir " Si j'étais en Grande-Bretagne, ma voix n'aurait pas autant d'écho "