Le fond ou la forme? Couramment, on répond à cette interrogation soit en mettant en premier lieu le fond (n'est-ce pas ce qui compte le plus ?), soit en suggérant de prendre fond et forme comme ce qu'il faut soigneusement mélanger à parts égales. Ce n'est pas, me semble-t-il, la meilleure manière de procéder.
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Le fond ou la forme? Couramment, on répond à cette interrogation soit en mettant en premier lieu le fond (n'est-ce pas ce qui compte le plus ?), soit en suggérant de prendre fond et forme comme ce qu'il faut soigneusement mélanger à parts égales. Ce n'est pas, me semble-t-il, la meilleure manière de procéder. Deux exemples pour fixer les idées. Le premier, c'est le potier à son établi. L'argile qu'il travaille est la matière première, la condition pour qu'une chose advienne. Son tour de main - guidé par l'idée-image de ce qu'il veut réaliser et l'expérience accumulée - donnera forme à l'objet souhaité. On objectera qu'on ne peut confondre l'élément matériel qui sert à la confection de la poterie avec la notion de fond. La glaise, avant l'intervention de l'artisan, n'est qu'une poterie en puissance. Le second exemple est celui d'un projet qu'on s'évertue à présenter de façon qu'il emporte l'adhésion. Ici, clairement, ce qui est offert à notre appréciation (le projet) est entièrement constitué (le fond). mais on le donne à voir de telle manière plutôt que d'une autre. Par rapport au fond, la forme apparaît comme accessoire. Dans le premier exemple, la forme est essentielle. Dans le second, elle est considérée comme un simple plus pour valoriser quelque chose qui existe déjà. D'autres remarqueront que cet élément, prétendument secondaire, est la clé qui permettra l'adoption du projet auprès des décideurs. Sans cette présentation, le projet serait mort-né. En fait, le rapport entre fond et forme doit privilégier la forme, puisque les composantes de la réalité physique ou intellectuelle sont perçues par notre pensée à travers la distinction significative. Elle seule permet, dans le flux permanent des sensations et des éléments d'une conscience éveillée, d'en mettre certains en valeur, c'est-à-dire de les qualifier, de les singulariser par une forme. La tradition philosophique a pensé ce passage à travers un processus. Un matériau est en puissance de donner naissance à une réalité en acte par une mise en forme. Le problème, c'est que tout matériau, concret ou intellectuel, possède une infinité de potentialités. Il est proprement in-signifiant. Seule la forme, autrement dit le processus de la pensée, organise le monde des signifiés en signifiants. Tout ce qui constitue la distinction, l'évaluation, la mise en rapport ... est un processus mental de production des formes à partir des formes antérieures. Le fond n'est qu'une forme qui agrège autour d'elle des compléments de même nature. Jean Nousse