Ils parlent de " conversion ". A l'instar de Léa Hazel qui, comme de nombreux végétariens, a cessé de manger de la viande à 17 ans. " Quand mon chien est mort, j'ai pris conscience du paradoxe qu'il y avait à pleurer alors que je mangeais d'autres animaux ", raconte-t-elle aujourd'hui, dix ans plus tard. Pour Ivan Vancleynenbreugel, 44 ans, ce sont des images sanglantes, dénonçant le traitement réservé aux moutons dans certains élevages et abattoirs, qui l'ont mené à devenir végétarien. " C'était la séquence vidéo de trop, comme un effet de saturation et une prise de conscience. Du jour au lendemain, j'ai décidé de ne plus participer au massacre. " Hors de question de constituer l'ultime maillon de la chaîne alimentaire gavée par l'élevage intensif. Au supermarché, Ivan, qui a grandi dans une famille d'omnivores, ne s'aventure plus " au cimetière, où l'on expose des cadavres " : le rayon boucherie. Sa dernière bouchée de viande remonte à près de douze ans.
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Ils parlent de " conversion ". A l'instar de Léa Hazel qui, comme de nombreux végétariens, a cessé de manger de la viande à 17 ans. " Quand mon chien est mort, j'ai pris conscience du paradoxe qu'il y avait à pleurer alors que je mangeais d'autres animaux ", raconte-t-elle aujourd'hui, dix ans plus tard. Pour Ivan Vancleynenbreugel, 44 ans, ce sont des images sanglantes, dénonçant le traitement réservé aux moutons dans certains élevages et abattoirs, qui l'ont mené à devenir végétarien. " C'était la séquence vidéo de trop, comme un effet de saturation et une prise de conscience. Du jour au lendemain, j'ai décidé de ne plus participer au massacre. " Hors de question de constituer l'ultime maillon de la chaîne alimentaire gavée par l'élevage intensif. Au supermarché, Ivan, qui a grandi dans une famille d'omnivores, ne s'aventure plus " au cimetière, où l'on expose des cadavres " : le rayon boucherie. Sa dernière bouchée de viande remonte à près de douze ans. Chez d'autres, la " conversion " a été progressive. Pource jeune couple, c'est la découverte de la planète bio qui a tout changé. " J'ai commencé à manger moins de viande et à cuisiner plus de légumes et de céréales. Mais je n'étais pas une végétarienne "officielle" : je craquais encore parfois pour une belle entrecôte",explique Violaine Dumont. Son compagnon a fini par la convertir : " Je me suis rendu compte que la viande n'était pas nécessaire. " Au bout de six mois, elle escamote la viande rouge, la volaille, puis le poisson. Pourtant, de plus en plus d'omnivores virent végans directement, sans passer par la case végétarien. Végans ? Adeptes du véganisme. Plus récente que le végétarisme, la pratique attire des troupes plus jeunes, plus urbaines, plus militantes. " Dans mes consultations, il s'agit surtout d'adolescentes de 16 ans qui décident d'imposer leurs choix à leur famille ou des adultes âgés de 20 à 35 ans ", confirme Yulia Stepanenkova, nutritionniste, elle-même végane depuis cinq mois, qui aide ses clients à franchir le pas et parfois rassure des parents inquiets d'éventuelles carences chez leurs enfants " convertis ". Comme les deux filles de Carlo de Pascale, le chroniqueur culinaire de la RTBF, Chiara, 18 ans, et Giulia, 16 ans, veggies toutes les deux, la première depuis un an, la seconde depuis six mois, par sensibilité à la cause animale. Dans la famille, leur " conversion " au culte végétal s'est faite sans heurt. " A l'antenne, j'essaie de convaincre les omnivores de prendre leur alimentation en main. Et voilà que mes deux filles le font. Donc, j'en suis fier : elles font elles-mêmes leurs courses, leurs plats et cuisinent pour leur mère ", s'enthousiasme Carlo de Pascale, qui pratique, lui, le " flexitarisme " (le végétarisme intermittent). Les végétariens sont encore en minorité en Belgique (environ 5 % de la population) mais leur mouvement prend de l'ampleur. Les " no meat " (" sans viande ") forment une chapelle, divisée en groupes, et les pratiques varient d'un militant à l'autre. Les végétariens excluent de leur alimentation toute chair animale. Les végétaliens rejettent non seulement la chair des animaux mais aussi tout aliment issu du monde animal. Plus stricts, les végans, qui gagnent en popularité ces derniers temps : ce sont des végétaliens qui, en plus, suppriment de leur quotidien tout produit et tout loisir reposant sur l'exploitation animalière. Pas question donc de porter de la fourrure ou du cuir, ni de se réchauffer d'une petite laine. " Le véganisme devient à un moment une évidence pour un végétarien, poursuit la nutritionniste Yulia Stepanenkova. C'est uniquement de cette manière qu'on peut avoir une prise sur tous les domaines qui concernent l'exploitation animale. " " Quelque chose a changé. Aujourd'hui, on ne nous demande plus pourquoi cesser de manger des animaux, mais comment faire ", souligne Fabrice Derzelle, président de l'association Végétik, créée en 2013, comptant 400 membres et 45 000 fans sur Facebook (la troisième dans le monde francophone en nombre de followers), dont les trois quarts sont des femmes, près de la moitié, des 20-35 ans. Végétariens, végétaliens et végans témoignent d'un même itinéraire : tous vivent avec en mémoire des séquences Internet terrifiantes d'abattages dans des conditions atroces, de poulets rachitiques dans des cages lilliputiennes, de cochons piétinant leur fiente, de vaches laitières usées à qui on enlève leur veau à peine né, de petits poussins mâles broyés vivants... Après ça, disent-ils, impossible d'oublier. Par le pouvoir et la force d'images choquantes (très souvent dérobées en caméra cachée) et publiées sur le Web, les militants de la cause animale sont ainsi parvenus à toucher un large public. " Grâce à quelques associations et à Internet, l'écran de fumée dressé par les lobbys de l'agroalimentaire a été percé, poursuit Fabrice Derzelle. Les détails de ce que nous infligeons aux bêtes sont enfin mis dans le domaine public. Et y font débat. Ce ne sont pas seulement des vidéos qui circulent par milliers, mais aussi des films et des témoignages recueillis tout au long de la chaîne de production. On a su très vite comment des chevaux maltraités en Roumanie ou au Canada avaient fini en lasagnes... L'angélisme n'est plus de mise ! " Dès lors, la mobilisation s'organise, portée par des figures charismatiques : Madonna, Paul McCartney, le chanteur Moby, l'homme d'affaires Richard Branson, l'acteur Joaquin Phoenix. " Ce qui caractérise les comportements alimentaires aujourd'hui, écrit Claude Fischler, sociologue et coordinateur d'un ouvrage publié chez Odile Jacob sur les alimentations particulières, c'est d'abord le fait qu'ils soient perçus comme relevant de la responsabilité individuelle. Chacun construit, via son assiette, son propre système de valeurs. " Voilà ce qui permettrait de comprendre cet essor " veggie " : choisir en conscience ce que l'on ingurgite est devenu un acte politique, une manière concrète de faire coïncider ses actes et ses idées. " Face aux horreurs du monde, aux dictatures et à l'argent-roi, les jeunes peuvent se sentir condamnés à l'impuissance. A défaut de pouvoir agir sur la grande société, ils changent leur propre vie au quotidien à travers l'engagement de proximité et la consommation, qui devient un levier d'action politique ", décrypte la philosophe Laurence Hansen-Love. Bien des indices prouvent le boom de ces pratiques. Les livres de cuisines végétarienne et végétalienne, qui font le bonheur des éditeurs ; des blogueuses en vogue (comme Marie Laforêt), qui concoctent des plats végans pour près de 20 000 fans... A Bruxelles, deux boutiques 100 % véganes, VegAnne's Shop et Végasme, proposent une alimentation végétalienne et bio, comme des fromages végétaux sans lait ou de la mayonnaise sans oeufs. A Liège aussi, où Goveg Vegan Shop vend des pâtées végétariennes, à base de céréales, pour chien. Créée en 2010, la marque Lamazuna décline des produits 100 % naturels (shampooings, dentifrices ou déodorants), fabriqués en France et distribués en Belgique dans les boutiques Di, dont aucun n'est testé sur les animaux. Les dentifrices n'utilisent pas de graisse de baleine. Cet hiver, les Bruxellois découvriront un tea-room végan qui servira des gâteaux sans lait ni oeufs. Même les boucheries s'y mettent. A Knokke, par exemple, la boucherie Gaspard dispose d'une aile végétarienne, où l'on vend des plats végétariens faits maison. Plusieurs associations, EasyVeggie ou Les oiseaux s'entêtent, organisent des ateliers d'initiation à la cuisine végétarienne, qui connaissent leur petit succès. Le renouveau de cette pratique culinaire ne vient pas que des végétariens eux-mêmes, mais aussi des chefs cuisiniers. On ne compte plus les restaurants qui mettent en avant les légumes. Même s'ils doivent parfois avancer masqués. " Je préfère dire que je cuisine les légumes sans viande et sans poisson ; je ne veux pas être comparé aux restos végétariens, pas assez gourmands ", déclare Nicolas Decloedt, 38 ans et végétarien depuis vingt ans, qui donne également des cours de gastronomie végétarienne dans le cadre de Horeca Formation à Bruxelles. " Je n'utilise pas le mot "végétarien" pour éviter que les gens aient l'impression qu'il leur manque quelque chose dans l'assiette. " Les supermarchés passent au végan. Dans les rayons : des produits de substitution à partir de céréales, conditionnés sous forme de steaks ou de nuggets, et évidemment des galettes. Les chiffres de vente chez Colruyt ont augmenté de 17 à 30 % selon les magasins. On peut trouver quelque 90 références végétariennes chez Delhaize, où la vente de ces produits est en pleine croissance. Il y a deux mois, Carrefour lançait lui aussi sa gamme veggie, avec une vingtaine de produits. " Cette nouveauté a été initiée par le grand public en 2013 à l'occasion des 50 ans de Carrefour, via la plate-forme digitale "Si j'étais Carrefour". Ce site collaboratif invitant les internautes à voter pour des initiatives avait alors réuni une large communauté autour d'un projet de gamme végétarienne ", explique-t-on chez le distributeur. " Ce sont les flexitariens qui tirent le marché ", confirme Fabrice Derzelle, de l'association Végétik. Même s'il reste encore modeste, ce marché est en progression. " Cette consommation va s'accentuer, notamment avec l'élargissement et l'amélioration des produits. Ce n'est plus un truc de hippies ! " Tous, végétariens endurcis ou convertis de fraîche date, en sont convaincus : le végétarisme finira par triompher. Pour eux, le flexitarisme ne peut être qu'une solution intermédiaire. Car, philosophiquement, affirment-ils, ce n'est pas une solution tenable. Mais elle popularise l'idée que chacun peut réduire sa consommation de viande. De fait, après une progression continue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la consommation de viande a atteint un pic à 99 kilogrammes (en équivalent carcasse) par an et par habitant en 2005. Depuis, elle n'a cessé de diminuer, selon le service de la statistique du ministère de l'Economie. La courbe va-t-elle continuer à baisser ? L'homme est-il destiné à devenir végétarien, ou à tout le moins " flexitarien " ? Par Soraya Ghali