Contre les flammes d'un jaune orangé, plus hautes qu'un immeuble, qui avançaient vers son village de Mokhovoïe, à quelque 100 kilomètres de Moscou, Alexandre, instituteur d'école, se battait avec une pelle. " La ligne à haute tension a fondu sous l'effet de la chaleur, explique-t-il. Quand les pompiers sont enfin arrivés, ils manquaient de matériel et d'eau. J'ai cherché à alerter le bureau du gouverneur de la région de Moscou, Boris Gromov, afin que les autorités nous envoient un hélicoptère. Mais rien n'est arrivé. Les habitants sont partis comme ils pouvaient, à pied, en voitureà Nous avons été abandonnés à nous-mêmes. "
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Contre les flammes d'un jaune orangé, plus hautes qu'un immeuble, qui avançaient vers son village de Mokhovoïe, à quelque 100 kilomètres de Moscou, Alexandre, instituteur d'école, se battait avec une pelle. " La ligne à haute tension a fondu sous l'effet de la chaleur, explique-t-il. Quand les pompiers sont enfin arrivés, ils manquaient de matériel et d'eau. J'ai cherché à alerter le bureau du gouverneur de la région de Moscou, Boris Gromov, afin que les autorités nous envoient un hélicoptère. Mais rien n'est arrivé. Les habitants sont partis comme ils pouvaient, à pied, en voitureà Nous avons été abandonnés à nous-mêmes. "La sécheresse et la canicule exceptionnelle qui frappent la Russie centrale depuis cinq semaines, en particulier dans les régions de l'Ouest, ont créé les conditions d'une catastrophe. Au début de la semaine, dans ce pays où toutes les statistiques sont sujettes à caution, près de 200 000 hectares étaient en flammes, plus d'une cinquantaine de personnes auraient été tuées dans les incendies et plus de 3 000 seraient sans abri. Dans les jours à venir, cependant, la canicule, plutôt que les feux de forêt, pourrait devenir la principale cause de mortalité. En début de semaine, déjà, le nombre des décès enregistrés chaque jour dans la capitale était en moyenne de 700, contre 360 ou 380 en temps normal. Craignant sans doute d'être accusé de négligence, le gouvernement se veut rassurant. Résultat : il est difficile de distinguer les vraies informations des simples rumeurs. A en croire les confidences d'un médecin urgentiste sur son blog, par exemple, lui et ses confrères se voient interdire d'indiquer que le " coup de chaleur " serait une cause de décès. Dans la morgue de son hôpital, ajoute-t-il, la chambre frigorifique serait déjà pleine : les cadavres récemment arrivés ont dû être stockés dans une cave du bâtiment. Directeurs de pompes funèbres, fossoyeurs, employés de morgues ou de crématoriums confirment une importante surmortalité. Mais les responsables fédéraux et municipaux de la santé, pour leur part, ont longtemps préféré entretenir une atmosphère de secret. " Je ne donnerai pas les chiffres, pour ne pas faire monter la tension ", a expliqué, le 6 août, Tatiana Popova, porte-parole des services sanitaires de Moscou. Sans comprendre, semble-t-il, que la formulation même de sa phrase était de nature à inquiéter. L'annonce tardive de l'ouverture de quelque 120 centres " antifumée " climatisés à Moscou, où les résidents étouffent sous un brouillard de cendres apporté par des vents de sud-est, n'a pas suffi à calmer la colère des habitants. " On nous dit que tout est sous contrôle, explique Tatiana, une ingénieure moscovite. Mais on nous ment ! Quand une base militaire a brûlé dans la région de Kalouga [au sud-ouest de la capitale], les porte-parole de l'armée eux-mêmes ont mis une semaine avant de reconnaître la simple existence de la base ! " L'état d'urgence a été décrété le 9 août autour d'un centre de retraitement et de stockage de déchets nucléaires, à Maïak, à 2 000 kilomètres à l'est de Moscou, en raison de la propagation des incendies dans la région (voir l'encadré ci-contre). De nombreux feux de forêt se produisent chaque année dans le pays, mais la plupart se déclarent dans des régions peu habitées de Sibérie, où ils n'affectent personne ou presque. En revanche, les incendies en Russie centrale sont plus rares. Prises de court, les autorités ont réagi en appliquant une politique de communication fidèle aux canons de l'époque soviétique. Ainsi, l'accent a été mis sur le caractère extraordinaire des événements : le directeur des services météorologiques n'a pas hésité, le 9 août, à décrire la canicule actuelle comme étant la pire depuis un millénaireà oubliant sans doute que les registres d'observation remontent à cent trente ans. Le Premier ministre, Vladimir Poutine, a promis des aides généreuses à ceux qui ont perdu leur habitation, et annoncé qu'il suivrait l'évolution des travaux de reconstruction en personne à l'aide de caméras vidéo ! Quant au président Dmitri Medvedev, il a cru bon d'établir un fonds d'aide privé sur lequel il a versé 350 000 roubles (8 600 euros) de sa poche. Enfin, le gouvernement central multiplie les attaques contre les gouverneurs et autres fonctionnaires locaux, jugés responsables de la catastrophe. Tout cela suffira-t-il à détourner les critiques des Russes ? Pas sûr. Lorsque Vladimir Poutine s'est rendu dans un village de la région de Nijni Novgorod pour évoquer les indemnités financières à venir, une femme a crié : " Vous n'avez rien fait, tout est en train de brûler, cessez de faire des promesses. Nous avons demandé votre secours. Nous avions confiance en vous. Pourquoi personne n'est venu à l'aide ? " La séquence vidéo fait un tabac sur le site YouTube. " A l'époque communiste, rappelle un internaute de la région de Tver, au nord-ouest de Moscou, nous avions trois réservoirs d'eau à proximité, il y avait une cloche que les habitants devaient sonner en cas d'incendie et un camion de pompiers. " A présent, ajoute-t-il, les plans d'eau et le camion ont disparu ; quant à la cloche, elle a été remplacée par un téléphone d'urgenceà qui n'a jamais été raccordé au réseau. De fait, malgré un attachement ancien à la forêt, dont témoignent les textes de Tchekhov et de Tourgueniev, les Russes n'ont jamais développé une culture de lutte anti-incendie ou, plus généralement, de protection de l'environnement. Hormis Greenpeace et le World Wide Fund for Nature (WWF), à l'efficacité contestée, les associations spécialisées se consacrent souvent à la défense d'une seule cause - la lutte contre la pollution du lac Baïkal, par exemple. Elles n'ont guère les moyens de peser à l'échelle fédérale. Or une série de réformes, depuis l'implosion du régime soviétique, ont amplifié les périls. " Sitôt arrivé au pouvoir, en 2000, Vladimir Poutine, décidé à redresser l'économie, a cherché à développer l'exploitation des ressources naturelles du pays, à commencer par les hydrocarbures, rappelle Marie-Hélène Mandrillon, historienne à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Il supprime alors le ministère de l'Environnement, créé douze ans plus tôt sous Mikhaïl Gorbatchev, à l'époque soviétique. Ensuite, à partir de 2004, Poutine a progressivement dissous l'Agence fédérale de la forêt. Avec le nouveau Code forestier, adopté en 2007, aucun moyen humain ou technique n'est dédié à sa protection. La responsabilité de cette veille revient aux régions, ce qui pose de gros problèmes quand les flammes se propagent d'un territoire administratif à un autre... Désormais, l'Etat central n'accorde plus la moindre valeur à la forêt, en particulier dans l'ouest du pays. Du point de vue de Moscou, le bois demande de trop gros investissements pour de trop faibles revenus, surtout comparé aux hydrocarbures. "Voilà pourquoi, au fond, la Russie brûleà Engagé dans une économie rentière, aux dépens d'un effort d'investissement dans les services ou dans l'industrie, hormis le secteur militaire, Moscou exploite, sans précautions particulières, la nature et ses ressources. C'est une politique à court terme et, aussi, à courte vue. Sur ce plan comme sur d'autres, la catas-trophe de cet été aura servi de révélateur. MARC EPSTEIN, AVEC ALLA CHEVELKINA à MOSCOU