Jacques Henrard est un écrivain sur qui l'âge n'a pas de prise. A 80 ans, ce dramaturge et romancier (prix Rossel 1965 avec L'Ecluse de novembre) dont l'oeuvre considérable et reconnue - mais pas toujours à la hauteur de ses mérites - a toujours la plume aussi fine, aussi vive et aussi incisive. Il le prouve à nouveau avec Le Conteneur, un récit à quatre voix que l'on ne saurait qualifier d'humoristique dans la mesure où l'humour omniprésent n'est pas une façon...

Jacques Henrard est un écrivain sur qui l'âge n'a pas de prise. A 80 ans, ce dramaturge et romancier (prix Rossel 1965 avec L'Ecluse de novembre) dont l'oeuvre considérable et reconnue - mais pas toujours à la hauteur de ses mérites - a toujours la plume aussi fine, aussi vive et aussi incisive. Il le prouve à nouveau avec Le Conteneur, un récit à quatre voix que l'on ne saurait qualifier d'humoristique dans la mesure où l'humour omniprésent n'est pas une façon de dire, mais jaillit de la vie elle-même avec tout ce qu'elle peut sécréter d'amertumes, de drôleries, de petitesses, d'espoirs, et avec tous les "arrangements" auxquels sa complexité et ses pièges nous conduisent. Au départ, se déroule un de ces drames personnels qui nous sont tellement familiers qu'il en ont pris les apparences d'une routine aussi fatale que d'adapter ses verres de lunettes ou d'enterrer ses morts. Marie-Jeanne est, comme le dit son beau-frère Hector, le fabricant de sirop de pommes, "une vieille fille sauve-qui-peut et sonnette d'alarme, grippe-sou, agoraphobe et souffrant de constipation", qui voue aussi un culte exclusif à la mémoire de son défunt "crétin de père", naguère époux d'une trompettiste. Mais, pour l'heure, la famille (Marie-Jeanne elle-même, sa soeur Marie-Louise et son mari Hector, auxquels s'ajoute Bichette, leur petite-fille en mal de dépucelage) s'emploie à vider la maison où Marie-Jeanne a conservé les tonnes d'alluvions d'une vie pourtant fort maigre. Avec le partage obligé entre les quelques bagages qu'elle peut emporter à Beauséjour, le home pour vieux où elle sera, lui dit-on, "comme une reine", et le conteneur (trop petit) où s'entasse le régiment des refusés. Marie-Jeanne en a le coeur fendu; d'accord, c'est dur, mais il faut être raisonnable... En visitant tour à tour les états d'âme de chacun des protagonistes, Jacques Henrard se livre avec autant de virulence que de tendresse à une exploration beaucoup plus large de la société que ne le suggère cette "péripétie". Sans le moindre passéisme, mais au contraire, avec une vision aiguë de l'écart entre les générations et des problèmes et angoisses que rencontre la jeunesse d'aujourd'hui, exprimés notamment par la voix de Bichette. Et tout cela, bien entendu, à sa manière qui n'est en rien celle d'un sociologue, mais bien d'un romancier et dialoguiste éblouissant d'inventivité et de lucidité autant que de drôlerie et de salubre verdeur. Un plaisir, mais aussi une nourriture.Le Conteneur, par Jacques Henrard. L'Age d'Homme, 172 p.DE GHISLAIN COTTON