Tel Prométhée dérobant le feu sacré aux dieux pour le transmettre aux hommes, Arsène Burny a consacré toute sa carrière à embrasser le savoir, à briser l'ignorance. Biologiste de réputation internationale, menant des recherches avec des spécialistes du monde entier sur les virus, le cancer ou le sida, cet enseignant aux Facultés agronomiques de Gembloux est aussi connu du grand public pour être "le" scientifique du Télévie. On le reverra donc, lors de la campagne 2 001, en homme discret et affable, venir expliquer, au nom du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS), que la recherche vaincra un jour le printemps et vaincra la leucémie. Toujours avec des mots simples, il dira ce qu'est le cancer, s'enthousiasmera des progrès des chercheurs et taira sans doute, face au public, sa rage de constater qu'il faut de telles campagnes de solidarité pour compenser les lacunes de l'Etat en matière de subsides.
...

Tel Prométhée dérobant le feu sacré aux dieux pour le transmettre aux hommes, Arsène Burny a consacré toute sa carrière à embrasser le savoir, à briser l'ignorance. Biologiste de réputation internationale, menant des recherches avec des spécialistes du monde entier sur les virus, le cancer ou le sida, cet enseignant aux Facultés agronomiques de Gembloux est aussi connu du grand public pour être "le" scientifique du Télévie. On le reverra donc, lors de la campagne 2 001, en homme discret et affable, venir expliquer, au nom du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS), que la recherche vaincra un jour le printemps et vaincra la leucémie. Toujours avec des mots simples, il dira ce qu'est le cancer, s'enthousiasmera des progrès des chercheurs et taira sans doute, face au public, sa rage de constater qu'il faut de telles campagnes de solidarité pour compenser les lacunes de l'Etat en matière de subsides. Pour certains, tout commence dans le foin. Arsène Burny, lui, doit sa carrière au froment. Et, aussi, à sa naturelle et inextinguible curiosité. "Mon froment dégénère : il faudra que j'achète de nouvelles semences", lui disait son père, agriculteur dans le Brabant wallon. "Ce n'était pas un homme instruit, mais il était curieux. Il observait la nature et il en tirait des conclusions. Dont celle-ci: pour une raison inconnue, s'il ensemençait ses champs chaque année avec ses propres grains, sa production baissait." Arsène n'a jamais su, et ne saura peut-être jamais, le pourquoi de cet appauvrissement successif des semences. "On l'ignore aujourd'hui encore, même si, pour expliquer ce phénomène, on soupçonne des modifications génétiques." Enfant, donc, il décide qu'il comprendra un jour tout ce que racontent les fermiers. Et que, pour ce faire, il deviendra ingénieur agronome. Chez lui, sa mère soupire. "Ton cousin est chef de gare à Namur. Tu devrais faire comme lui", suggère-t-elle. Preuve, s'il en est, qu'il ne faut pas toujours écouter sa maman, il persiste: il sera agronome. En première candidature, il est pourtant sur le point d'abandonner ses études : à la ferme, on a besoin de lui. "On vivait petitement", raconte-t-il avec sobriété. Sa femme, elle, s'étonne encore de la facilité - qu'il n'a jamais perdue, assurent ses collègues - avec laquelle il était capable de s'abstraire de tout et de se concentrer sur ses études, dans le brouhaha de la maison familiale. "En fait, de toute ma vie, je n'ai jamais sélectionné de froment", s'amuse-t-il. Très vite, en effet, l'ingénieur agronome estime qu'il n'en sait pas assez. Cet incorrigible curieux se lance donc dans la biochimie. Puisqu'il gagne sa vie comme assistant, il peut bien se permettre de passer un doctorat! Depuis lors, et aujourd'hui encore, bien que l'heure de la retraite ait sonné, il n'a jamais cessé de chercher (donc d'apprendre) et d'enseigner. Tout en s'extasiant : "Grâce à la recherche, en creusant dans l'inconnu, je fais le plus beau métier du monde." Drôle de mineur! Arsène aime la science. Encense la science. Glorifie la science qui, dans un sens, le lui rend bien, puisqu'elle l'a laissé découvrir quelques-uns de ses secrets, comme celui du messager de l'hémoglobine du sang. "Bien utilisée, la science peut tout, assure-t-il. Mais on ne peut dire dans quel laps de temps." Il aime raconter l'histoire de ces villageois wallons, poussés par la famine à s'expatrier aux Etats-Unis, dans la seconde moitié du XIXe siècle, et qui ont fondé, dans le Wisconsin, des villes aux doux noms de Namur ou d'Eghezée. "Ces exils forcés n'ont pris fin que grâce à la chimie de l'azote, étudiée par un savant allemand à la fin du XIXe et qui a permis de mettre au point les engrais azotés. Mais ces substances ont également servi, ensuite, à fabriquer les fameux gaz utilisés pendant la Première Guerre mondiale. Le problème de la science, c'est que l'homme doit encore se civiliser", conclut Burny. Bref, ne comptez pas sur lui pour hurler quand on lui parle d'organismes génétiquement modifiés de vache folle ou de clonage. "Manipuler des gènes représente des dangers. Mais, après tout, c'est ce qu'on fait lors de l'accouplement, s'échauffe-t-il. Avant de nous servir d'une découverte, nous l'expérimentons. Et, si on peut faire quelque chose pour sauver des vies, il faut le tenter. C'est la morale de l'histoire", conclut le professeur. Certains, pourtant, estiment que Burny manque de recul critique et murmurent que son enthousiasme sans limites pour la science confine parfois à de l'aveuglement... En tout cas, puisqu'il affirme qu'il est de la responsabilité des gens de sciences d'expliquer ce qu'ils font (il plaide pour la création d'un comité d'éthique pour les sciences, chargé, entre autres, de cette mission d'information du public), il mouille sa chemise pour deux. Ou même davantage. Mais il est vrai, aussi, qu'il ne sait pas dire non. C'est là son moindre défaut, pensent les organisateurs du Télévie ou de conférences aux quatre coins du pays. Pensez, un scientifique compréhensible et disponible, chez nous, ça ne court pas les rues. Du coup, bien sûr, il n'arrête jamais. Tout en sachant que sa famille en a sans doute pâti. "J'étais son assistant lorsqu'il m'a demandé un jour de le remplacer, au pied levé, pour donner un cours devant 150 personnes : débordé, il n'avait pas le temps de le faire, raconte le Pr André Thewis, aujourd'hui recteur des Facultés agronomiques de Gembloux. J'ai trouvé l'expérience un peu raide, mais finalement formatrice." Et, d'ailleurs, comment en vouloir vraiment à un homme unanimement décrit comme gentil, charmant, franc (presque trop?), humain, travailleur, un combatif dévoué aux autres et toujours prêt à s'incliner devant l'intérêt commun? Aux Facultés de Gembloux, le Pr Claude Derouanne se souvient ainsi d'avoir dû insister pour lui donner un espace de travail convenable: à la faveur d'un réaménagement, Burny s'apprêtait à s'installer dans des bureaux manifestement trop petits. "Pourquoi as-tu accepté cela, lui ai-je demandé? Sa réponse : "Les autres aussi ont besoin de place"..." Et, pour lui, cela veut bien dire tous les autres : "Le sous-développement et les guerres privent le monde de cerveaux : nous gaspillons nos moyens en ne permettant pas à tous les jeunes de donner à l'humanité tout ce qu'ils pourraient lui apporter." Ça, c'est tout lui. Arsène, le gentleman cambrioleur... du savoir.Arsène Burny,Pascale Gruber