Souvenir, souvenir. L'an prochain, la Flandre jettera officiellement un regard attendri sur son passé vécu deux siècles plus tôt sous pavillon néerlandais. La résolution est prise : son vote, la semaine prochaine au parlement flamand, ne fait aucun doute. C'est tous partis confondus que le prochain gouvernement régional sera invité à fêter le bicentenaire du Royaume uni des Pays-Bas. Et à commémorer, comme il se doit, les réalisations de son roi, Guillaume Ier.
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Souvenir, souvenir. L'an prochain, la Flandre jettera officiellement un regard attendri sur son passé vécu deux siècles plus tôt sous pavillon néerlandais. La résolution est prise : son vote, la semaine prochaine au parlement flamand, ne fait aucun doute. C'est tous partis confondus que le prochain gouvernement régional sera invité à fêter le bicentenaire du Royaume uni des Pays-Bas. Et à commémorer, comme il se doit, les réalisations de son roi, Guillaume Ier. Il se pourrait que certains versent une larme, tant les bienfaits du " bon roi Guillaume " sont loués par les élus flamands. Un " âge d'or " de quinze ans. Avant qu'une révolution ne vienne gâcher la fête en 1830, en permettant à un royaume de Belgique de voler de ses propres ailes. Voilà pour le sous- entendu : la façon d'enjoliver le passé sous couleurs néerlandaises finirait par passer pour une réprobation muette du présent sous drapeau belge. Le hic, c'est la réalité historique. Elle a été moins flatteuse pour nos contrées que ne le prétend la version du parlement flamand. Ironie de l'Histoire, elle a même été plus profitable aux intérêts wallons. C'est ce que dévoile, pour Le Vif/L'Express, l'historienne Els Witte (VUB), qui met la dernière main à un ouvrage consacré aux orangistes, ces nombreux Belges restés longtemps partisans de la dynastie de Nassau. La Flandre politique compte s'inspirer de son approche du centenaire de la Grande Guerre pour remettre le couvert. Et offrir une nouvelle lecture bien à elle de l'Histoire. Ni les Régions wallonne et bruxelloise, encore moins l'Etat fédéral, ne sont à ce jour associés à l'initiative. Même si la porte est ouverte. En 2015, la Flandre honorera Guillaume Ier des Pays-Bas, dans une Belgique qui décrète toujours les Orange-Nassau bannis du trône à perpétuité. Au royaume du surréalisme, tout est possible. Els Witte : On ne peut pas parler de régime hollandais, mais de Royaume uni des Pays-Bas. Les Belges n'ont pas contesté cette création décidée par les puissances alliées au Congrès de Vienne. Il ne s'agissait donc pas d'une occupation, mais plutôt d'une association. Sans doute, mais la façon de présenter les choses a été dominée par une construction nationaliste qui visait à légitimer la révolution belge. La période du Royaume uni des Pays-Bas (NDLR : de 1815 à 1830) a été longtemps perçue dans la perspective d'un nationalisme belge réducteur. L'initiative met l'accent sur les réalisations positives de Guillaume Ier et de son gouvernement : les travaux d'infrastructures ; le soutien à l'économie et aux industries, surtout du sud (NDLR : l'actuel territoire belge) ; le développement remarquable de l'enseignement à tous les niveaux, etc. C'est justifié. Non, bien sûr. Et là, je dis : attention à ne pas escamoter les aspects négatifs. La dette était largement supportée par le sud du royaume, la politique fiscale suscitait un vif mécontentement. Les problèmes linguistiques ne se limitaient pas à l'espace wallon où l'on craignait la néerlandisation. Ils se posaient aussi à la bourgeoisie francisée de Flandre. Certainement pas. Guillaume Ier a voulu promouvoir un pluralisme religieux qui était très mal vu par les catholiques, y compris en Flandre. L'opposition à la politique linguistique, religieuse ou scolaire, se manifestait même souvent plus fortement en Flandre qu'en Wallonie. Les Wallons l'ignorent : c'est la Wallonie qui profitait surtout de la politique industrielle de Guillaume Ier des Pays-Bas. Elle n'avait pas à s'en plaindre, bien au contraire. C'est pour cela que l'orangisme (NLDR : mouvement de soutien à la maison d'Orange-Nassau) sera aussi répandu en Wallonie qu'en Flandre jusqu'en 1850 au moins. Les grands patrons, mais aussi les nobles wallons, étaient tous orangistes. L'orangisme était bel et bien un mouvement francophone. C'est ce que je démontre dans mon prochain livre Verloren Koninkrijk (NDLR : Le Royaume perdu ; WPG Uitgevers). Et c'est pour cela que je dis : gare au piège. La résolution du parlement flamand passe sous silence les aspects négatifs du Royaume des Pays-Bas. Elle se focalise ainsi sur la Flandre, grande victime de la révolution belge. Je ne suis pas d'accord du tout avec cette manière réductrice, peu professionnelle, de faire de l'Histoire. Ce qui figure dans le texte est correct. Le problème réside dans les non-dits. Ce point de vue existe dans une certaine mouvance en Flandre. Politiquement, avant la Seconde Guerre mondiale, le VNV (NDLR : Vlaams Nationaal Verbond, parti nationaliste flamand qui versera dans la collaboration en 1940) a toujours entretenu l'idéal d'une Grande-Néerlande, qui s'est perpétué au sein de la VU. Le maintien de cette tradition au sein de la N-VA est moins évident à cerner. C'est ainsi que Guillaume Ier était qualifié durant son règne. Il était très apprécié par les élites. Une forme de réhabilitation peut se justifier. D'autant qu'aux Pays-Bas, la tendance est plutôt à noircir son bilan... Après deux cents ans ? J'en doute. Après la révolution de 1830, cette nostalgie a perduré longtemps dans le mouvement flamand et socialiste. Mais aujourd'hui, cela paraît anachronique. C'est le sens de l'appel lancé par la résolution du parlement flamand. On y trouve une volonté de s'ouvrir aux autres Régions, de coopérer avec les villes et provinces, d'oeuvrer dans le cadre du Benelux. C'est très positif. Détrompez-vous. Ils concentrent leur bicentenaire sur la fondation de leur royaume et le retour des Nassau sur le trône, en 1813. Le volet belge de cette histoire les intéresse très peu (rires). Par Pierre Havaux