Lorsque Claire De Pauw décède en septembre 2015, Emilie, sa petite-fille mariée récemment, s'aperçoit qu'elle connaissait bien peu sa grand-mère. Elle la savait élégante, méticuleuse, attentive et souriante. Mais qui était au fond cette femme, reconnue comme l'une des plus importantes collectionneuses de sa génération ? En famille, elle parlait peu des oeuvres qu'elle acquérait, préférant interroger la vie de ses petits-enfants - école, amis, vacances à la mer... Des petits-enfants dont elle accrochait les dessins parmi les pièces acquises en galeries - de quoi glisser, parfois, le doute : longtemps, Emilie attribua à Miró un collage dont elle était en fait l'auteure. Aujourd'hui, dans le silence de l'appartement bruxellois où tout est demeuré en l'état depuis la mort de sa grand-mère, la jeune femme se trouve devant un véritable labyrinthe mental. Rien ne sera déplacé. Rien ne sera vendu. Une collection de ce type forme un tout organique et insécable, miroir d'un parcours de plus de quarante ans. Désormais, il s'agit d'y consacrer tout son temps et son énergie.
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Lorsque Claire De Pauw décède en septembre 2015, Emilie, sa petite-fille mariée récemment, s'aperçoit qu'elle connaissait bien peu sa grand-mère. Elle la savait élégante, méticuleuse, attentive et souriante. Mais qui était au fond cette femme, reconnue comme l'une des plus importantes collectionneuses de sa génération ? En famille, elle parlait peu des oeuvres qu'elle acquérait, préférant interroger la vie de ses petits-enfants - école, amis, vacances à la mer... Des petits-enfants dont elle accrochait les dessins parmi les pièces acquises en galeries - de quoi glisser, parfois, le doute : longtemps, Emilie attribua à Miró un collage dont elle était en fait l'auteure. Aujourd'hui, dans le silence de l'appartement bruxellois où tout est demeuré en l'état depuis la mort de sa grand-mère, la jeune femme se trouve devant un véritable labyrinthe mental. Rien ne sera déplacé. Rien ne sera vendu. Une collection de ce type forme un tout organique et insécable, miroir d'un parcours de plus de quarante ans. Désormais, il s'agit d'y consacrer tout son temps et son énergie. Heureusement, Claire De Pauw avait préparé le terrain. Elle ne supportait pas l'idée de laisser du désordre derrière elle et, depuis des années, elle avait commencé à trier, ranger, organiser archives et documentation. Une montagne. Leur analyse est loin d'être terminée, qui conduit aussi vers d'autres sources d'information. Qui, de l'entourage et des amis, peut encore témoigner ? L'enquête est en cours. Parallèlement, il fallait trouver les moyens de faire vivre la collection et pour cela, de mieux faire connaître sa singularité et sa qualité à de nouveaux publics ainsi qu'aux musées étrangers et aux commissaires d'expositions. D'où l'idée de proposer (sur invitation) la visite de l'appartement-musée durant les journées de la foire Art Brussels et son public d'amateurs et de professionnels. Née sous le signe du taureau en 1925 dans une famille de militaires, Claire grandit dans la stricte observance des règles de la morale catholique. Elle épouse Charlie De Pauw, qui fera fortune dans l'immobilier. Quelques années après le mariage, le couple acquiert ses premières oeuvres. Dans les sixties, Claire et Charlie s'enthousiasment ensemble pour la peinture abstraite de l'après-guerre (Louis Van Lint, Serge Poliakoff, Karel Appel...) et, surtout, l'art ancien - notamment Bruegel. Les voyages sont nombreux autant que les visites de musées et les rendez-vous exceptionnels comme lorsque Claire assiste, à Cap Kennedy, au lancement d'Apollo 11. En 1973, Claire et Charlie divorcent. Elle a 34 ans. Bientôt, elle partagera sa vie avec Marcel Stal, directeur de la galerie Carrefour, grand ami d'Hergé et surtout de Lucio Fontana, l'homme aux peintures lacérées dont elle achètera de nombreuses pièces. Il n'en fallait pas plus pour entraîner Claire dans le sillage des audacieux et des anticonformistes, même si le couple se passionne aussi, et parallèlement, pour les pièces art déco du céramiste Charles Catteau (les 800 pièces acquises ont été offertes au musée du Cinquantenaire). Vue d'aujourd'hui, l'époque apparaît comme un âge d'or pour ces jeunes collectionneurs qui, après avoir été conquis par les derniers développements du modernisme, vont mettre le pied dans les avant-gardes de l'art contemporain naissant. Autour de Claire De Pauw, ils sont peu mais très actifs. Matthys, Nellens et autres Betty Barman. Emmenés par l'enthousiasme de l'avocat gantois Karel Geirlandt (qui sera aussi directeur du Palais des beaux-arts de Bruxelles), ils se lancent dans la défense de l'optical art et du pop art d'abord, des arts minimalistes et conceptuels ensuite. Ils sont partout où cela se passe. D'abord à Paris, dans les galeries Ileana Sonnabend, Iris Clert ou Denise René, mais aussi à Cologne, Düsseldorf ou Hambourg, dans les musées les plus audacieux de l'époque comme le Stedelijk d'Amsterdam, le Modern Museet de Stockholm, le Kunstverein de Hambourg ou le Van Abbe de Eindhoven. Des galeries belges plus pointues vont bientôt apparaître comme Kriwin et MTL à Bruxelles ou Wide White Space à Anvers. Quant aux artistes, ils sont disponibles - encore loin du star system actuel. On loge les uns chez les autres, on partage les repas autant que les discussions, voire les oeuvres elles-mêmes et... les prix sont encore modiques. Dans ce climat où tout paraît possible, Claire rencontre Andy Warhol à la Factory avant de l'inviter dans son appartement bruxellois... Et, en 1976, c'est George Segal qui l'invite dans son atelier new-yorkais afin de réaliser son portrait. Une sculpture toujours visible dans son appartement : après avoir longuement parlé avec Claire De Pauw, l'artiste fait d'elle un moulage en plâtre, et l'immortalise dans un décor réel au moment où elle... ouvre une porte. Une attitude littérale qui en exprime naturellement une autre, symbolique. Jusqu'en 2007, date à laquelle, pour des raisons de santé, elle renonce à de nouvelles acquisitions, la collectionneuse n'aura de cesse de chercher des oeuvres (et des artistes) qui l'étonnent, la questionnent et bouleversent ses représentations. Son but : trouver " l'oeuvre importante ". Pour ce faire, elle enchaîne les expositions, multiplie les échanges avec des artistes, des critiques d'art, des conférenciers, des marchands. Mais donne aussi de sa personne, rejoignant une zone désertique de l'Arizona et le coeur d'un volcan vieux de 400 000 ans pour voir un observatoire construit par l'artiste américain James Turell (Roader Crater) ou encore les hauts plateaux du Nouveau Mexique pour observer, de nuit, le champ d'éclairs (Lightning Fields) du land artiste Walter De Maria. Parallèlement, Claire De Pauw se documente, compare, estime. Car elle est aussi une femme de raison. Au coup de coeur, elle préfère le temps de la réflexion. Aujourd'hui, dans son antre bruxellois, on croise Lucio Fontana, Jean Dubuffet, Arnaldo Pomodoro, Sol LeWitt, Gerhard Richter, Frank Stella ou encore Gilbert and George mais aussi la nouvelle génération des Takashi Murakami, Mike Kelley ou Jenny Holzer. Dans une des pièces de l'appartement appelée " la chambre rouge ", elle a réuni un ensemble de photographies avec l'image de la femme pour seule thématique. Les silences introspectifs, les convenances et les provocations se croisent. Sophie Calle, Rineke Dijkstra, Nan Goldin, Cindy Sherman ou encore Vanessa Beecroft. Sans doute se révèle ici l'importance que Claire De Pauw accordait aux sentiments. Aux siens. A ceux des autres. A ceux aussi de ses petites-filles, devenues femmes. Visite sur invitation de l'appartement de Claire De Pauw, à Bruxelles. Du 21 au 24 avril. www.panoptescollection.com Par Guy Gilsoul