Il est riche, célibataire, septuagénaire et profondément convaincu qu'épouser une jeunette lui rendra cette énergie dont il commence à manquer. L'histoire est vieille comme le monde ; elle met encore toujours sardoniquement en joie. Les déboires affectifs d'hommes fanés ont tant et tant alimenté les arts et la scène qu'ils devraient rappeler à chacun que puiser son/sa partenaire dans le vivier d'une ou deux générations plus récentes est rarement un bon plan au théâtre. Parce qu'ils sont souvent avares, disgracieux, tyranniques, les barbons sont barbants. Et perdants. Et ridicules. Mais voilà : Gaetano Donizetti, dans Don Pasquale (1843), son ultime coméd...

Il est riche, célibataire, septuagénaire et profondément convaincu qu'épouser une jeunette lui rendra cette énergie dont il commence à manquer. L'histoire est vieille comme le monde ; elle met encore toujours sardoniquement en joie. Les déboires affectifs d'hommes fanés ont tant et tant alimenté les arts et la scène qu'ils devraient rappeler à chacun que puiser son/sa partenaire dans le vivier d'une ou deux générations plus récentes est rarement un bon plan au théâtre. Parce qu'ils sont souvent avares, disgracieux, tyranniques, les barbons sont barbants. Et perdants. Et ridicules. Mais voilà : Gaetano Donizetti, dans Don Pasquale (1843), son ultime comédie douce-amère (il l'aurait écrite en onze jours seulement, à un âge où, cinq ans avant sa propre mort, il sentait peut-être lui-même le vent de la vie tourner) a le chic d'ajouter à la farce ce qui la draine sans équivoque du côté du coeur : l'empathie. Oui, son vieux garçon est formidablement grotesque, tout à son désir de jouir une dernière fois, coûte que coûte. Mais au-delà du ressort comique, son histoire est bouleversante et mélancolique. Parce qu'il plonge protagonistes et public dans une forme de remords compassionnel lorsque s'ouvre, comme une évidence, le gouffre du constat d'échec de ce mariage tardif, parce que les mélodies orchestrales déchirent l'âme de tristesse et de désespoir intime, Don Pasquale est un chef-d'oeuvre absolu. Grâce lui est rendue par Laurent Pelly, dont la mise en scène honore magnifiquement toutes ces délicatesses et ces blessures, enfouies sous l'humour du livret (que d'espiègleries ! ) et la pyrotechnie lyrique (ah, ces ornementations, ces coloratures, ces aigus typiques de l'opéra italien !). Dans un décor d'antique maison de poupées, qui sera bien vite mise cul par-dessus tête, Don Pasquale (Michel Pertusi, en alternance avec Pietro Spagnoli), affublé d'une moumoute et des tics du grand âge, goûte progressivement à l'enfer auquel le soumettent sa nouvelle moitié Norina (Danielle de Niese et Anne-Catherine Gillet), vipérine et dépensière à souhait, et son amant Ernesto (Joel Prieto et Anicio Zorzi Giustiniani), un genre de Tanguy de luxe, en plus maniéré. La palme de la cruauté revient sans aucun doute au docteur Malatesta, dont l'acharnement à faire capoter l'hymen de son patient Don Pasquale reste aussi effroyable qu'énigmatique. En doublure avec Rodion Pogossov, cynique à plaisir et en pleine forme vocale, le baryton Lionel Lhote incarne ce très vil ami de la famille à la perfection. Alors, il faut sans réserve aimer ce Don Pasquale, et à plus d'un titre. Parce qu'Alain Altinoglu le dirige avec les yeux qui pétillent. Parce que cette oeuvre est le dernier opera buffa majeur présenté sur une scène italienne au xixe siècle, un chant du cygne, en somme, d'un genre inventé un siècle et demi plus tôt, où s'illustrèrent, entre autres, les maîtres Cimarosa, Mozart et Rossini - après, la comédie sera presque exclusivement reléguée à l'opérette. Mais surtout parce que derrière le rire perlent les larmes. Essai sur l'orgueil et la tragédie personnels, Don Pasquale invite à méditer l'inexorable réalité de nos pertes, et du temps qui fuit. Drôle ? Non. Mais tellement inspirant.