Comment peut-on rompre le silence qui accompagne souvent l'inceste?
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Comment peut-on rompre le silence qui accompagne souvent l'inceste? Il est important de préciser que l'inceste qualifie des relations sexuelles où il y a un interdit, par exemple entre un père et son enfant, un frère et sa soeur, un grand-parent et son petit-fils... Avec l'évolution des mentalités, on a aussi appelé inceste une relation dans laquelle ne figure pas nécessairement un lien de filiation, notamment quand est impliqué le nouveau compagnon de la mère. L'inceste est aussi marqué par un impossible sur le plan légal, une union maritale. Pourquoi l'enfant est-il empêché de parler dans ces cas? D'abord, parce que l'inceste est une relation extrêmement exclusive où la passion, qui prévaut malheureusement, est destructrice et peut l'être pendant de nombreuses années. J'ai rencontré des jeunes mères de famille qui continuaient à être incestées par leur père alors qu'elles étaient majeures. Cette emprise dans une relation affectueuse et destructrice par essence peut amener à ce que la victime ne parle jamais. Ou tardivement. Elle est complètement inféodée à l'autre, comme anesthésiée. Elle va estimer que ce lien ne doit pas être connu de tiers et donc s'adapter à cette situation. C'est le syndrome d'accommodation. D'autant que les auteurs sont parfois extrêmement stratèges. A côté de la relation abusive, ils vont accorder des privilèges à la victime qui, du fait de ces "bénéfices" secondaires horribles, sera poussée à conforter le silence de la relation. Plus l'enfant est jeune, moins il aura le libre arbitre et le discernement pour se rendre compte que les limites sont dépassées et que la relation bascule du côté sombre. Comment peut-on, comme personnel soignant ou association d'aide, contribuer à briser ce silence? Il n'est pas fréquent qu'un enfant dénonce une relation incestueuse. Il peut arriver à franchir le pas non pour se protéger mais plutôt pour protéger un frère ou une soeur lorsqu'il se rend compte que le père est en train de se tourner vers d'autres enfants de la famille. Il se dit: "Je me suis tu jusqu'à présent. Je me suis, d'une certaine manière, sacrifié face à ce père. Mais il est hors de question que, comme grande soeur ou grand frère, je ne prenne pas position pour protéger un plus jeune." En grandissant, l'enfant incesté peut aussi prendre conscience, en regardant une émission de télé, en écoutant un enseignant ou un moniteur, en étant confronté à une campagne de sensibilisation, que ce qu'il a subi relève de la transgression. L'enfant ne va pas nécessairement se confier au parent non incestueux. Il redoutera l'impact que ses paroles pourraient avoir sur lui. Il se confiera donc plus volontiers à un tiers, ami, enseignant, responsable de mouvement de jeunesse. Comme professionnels, il n'est pas rare que nous soyons sollicités en marge de camps scouts ou autres. L'enfant a été extrait de son cadre familier pendant une semaine voire plus, ce qui lui a permis de révéler ce qu'il se passait au sein de la famille. Mais il arrive aussi que des personnes ne parlent jamais. Je me rappelle de grands-parents qui accompagnaient leur petite-fille suivie pour des maltraitances commises par ses parents. Le récit de l'enfant a rappelé à la grand-mère de 70 ans son propre vécu traumatique, un inceste à l'âge de 8 ans. Pendant plus de soixante ans, elle l'avait complètement refoulé. On ne pourra jamais forcer une victime à parler. Comment la société peut-elle agir? Elle agit. L'enfant a longtemps été considéré comme un objet que l'on pouvait utiliser à sa guise. La Convention internationale des droits de l'enfant existe depuis une trentaine d'années. On peut se réjouir de cette évolution, même s'il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. Elle a conduit à l'organisation de campagnes de sensibilisation et à la mise en place d'équipes de professionnels qui accompagnent ces situations complexes.