Alain Boinet est directeur de Solidarités, une ONG spécialisée dans l'aide humanitaire d'urgence et active depuis de nombreuses années en Afghanistan. Lui-même se rend régulièrement dans ce pays depuis vingt-huit ans. Il confie son inquiétude face à la dégradation de la situation et explique pourquoi il ne croit pas à une solution militaire.
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Alain Boinet est directeur de Solidarités, une ONG spécialisée dans l'aide humanitaire d'urgence et active depuis de nombreuses années en Afghanistan. Lui-même se rend régulièrement dans ce pays depuis vingt-huit ans. Il confie son inquiétude face à la dégradation de la situation et explique pourquoi il ne croit pas à une solution militaire. La chute du régime des talibans, il y a près de sept ans, avait suscité de grands espoirs. Or cette année s'annonce déjà la plus meurtrière depuis 2001. Alors, qu'est-ce qui n'a pas marché ? E C'est un ensemble de choses : une reconstruction trop lente ; une aide humanitaire mal ciblée, qui n'implique pas assez les populations ; une prise en compte insuffisante de l'identité des Afghans, de leur mode de vie et de leurs convictions ; une présence étrangère qui dure trop longtemps ; de plus en plus de civils tués alors qu'ils n'ont rien à voir avec cette guerre..., tout cela renforce l'insurrection. Qu'en est-il, dans ce contexte, de l'aide humanitaire ? E Elle décroît, face à la progression de l'insurrection et plus généralement de l'insécurité, qu'elle soit générée par les talibans ou par le banditisme. Les ONG sont-elles ciblées en tant que telles ? E Des humanitaires ont été pris en otage, d'autres tués, mais nous ne sommes pas en mesure, à l'heure actuelle, d'affirmer que les ONG sont spécifiquement visées. Ce qui est certain, c'est que nous faisons face à une radicalisation de la guerre. Certains insurgés considèrent qu'en aidant à la reconstruction nous assistons le gouvernement de Hamid Karzaï, allié des Américains. Ils nous assimilent à l'ennemi. Même si notre seule guerre est le combat contre la pauvreté. Certains militaires de l'Otan font également de l'aide au développement. N'y a-t-il pas là un risque de confusion ? E Effectivement, et c'est pour nous un problème majeur. Il s'agit des " équipes provinciales de reconstruction ". Constituées de militaires, elles dépendent de l'Otan et font de la reconstruction à des fins politiques. Les talibans sont-ils, aujourd'hui, plus populaires qu'il y a quelques années ? E Si l'insurrection progresse, c'est en effet que leur popularité s'accroît, au moins dans les régions concernées. Les combattants viennent des villages ; ils sont issus de la population. Les Américains ont décidé de renforcer leur présence militaire. Est-ce une solution ? E On ne mettra pas fin à cette guerre uniquement par des moyens militaires. Il faut faire face à la montée en puissance des talibans, mais, si l'on se contente d'en rajouter une couche chaque fois que l'insurrection progresse, c'est sans issue. L'action militaire est nécessaire, si l'on veut empêcher le retour de la guerre civile et du chaos. Mais elle doit aller de pair avec la recherche d'une solution politique. Cela veut dire qu'il faut négocier. Avec les talibans ? Avec certains d'entre eux ? E Pour faire la paix, il faut parler avec les talibans. Reste, en effet, à savoir avec lesquels. J'aurais tendance à renverser la question : il faut parler avec ceux des talibans qui sont prêts à engager le dialogue avec le gouvernement de Kaboul, dans une perspective de réconciliation la plus large possible. En écartant les talibans les plus radicaux et surtout les étrangers d'Al-Qaeda. Propos recueillis par Pierre Ganz et Dominique Lagarde