Ce n'est pas un roman de la rentrée littéraire. Il est paru, aux Etats-Unis, l'année passée et sa version française remonte au printemps dernier. Mais le moment de sa publication n'a que peu d'intérêt. Ce qui importe, c'est le dilemme qu'il aborde : après avoir été confronté à une tragédie, faut-il, pour se reconstruire, pour continuer à vivre, pour combattre ce qu'on appelle le trouble de stress post-traumatique (TSPT), effacer les souvenirs dramatiques ou, au contraire, les aborder de front ? Dans Tout n'est pas perdu (éd. Sonatine), de Wendy Walker, la question est posée aux parents de Jenny, 15 ans. Lors d'une fête au collège de sa petite ville du Connecticut, un soir, elle est violée. Avec sauvagerie. A l'hôpital, très vite après, il faut décider : lui administre-t-on ou pas un traitement spécifique pour ...

Ce n'est pas un roman de la rentrée littéraire. Il est paru, aux Etats-Unis, l'année passée et sa version française remonte au printemps dernier. Mais le moment de sa publication n'a que peu d'intérêt. Ce qui importe, c'est le dilemme qu'il aborde : après avoir été confronté à une tragédie, faut-il, pour se reconstruire, pour continuer à vivre, pour combattre ce qu'on appelle le trouble de stress post-traumatique (TSPT), effacer les souvenirs dramatiques ou, au contraire, les aborder de front ? Dans Tout n'est pas perdu (éd. Sonatine), de Wendy Walker, la question est posée aux parents de Jenny, 15 ans. Lors d'une fête au collège de sa petite ville du Connecticut, un soir, elle est violée. Avec sauvagerie. A l'hôpital, très vite après, il faut décider : lui administre-t-on ou pas un traitement spécifique pour que sa mémoire ne garde plus aucune trace de l'agression, comme on le fait pour des soldats revenant du front, parce qu'ils sont très salement amochés ou parce qu'ils ont assisté à une boucherie sans nom ? La mère de Jenny, élégante dame de fer, qui a déployé toute son énergie à construire une famille modèle, à présenter en toutes circonstances le visage de la perfection, n'hésite pas une seconde : Jenny ne doit plus se souvenir de rien. C'est mieux pour elle, et ça sauvera d'autant plus sûrement les apparences. Le père, plus fragile, qui veut absolument que justice puisse être rendue un jour, craint que le traitement médical suggéré efface donc aussi toutes les traces qui pourraient mener au violeur. Si Jenny oublie tout, quels indices pourra-t-elle encore fournir ? Mais, habitué à obéir aux volontés de son épouse, il renonce. Et Jenny est traitée. Et lorsqu'elle se réveille, son corps, tout son corps porte les stigmates de la violence avec laquelle son agresseur s'est acharné sur elle. Mais dans sa tête, dans son cerveau, plus aucune trace. On lui explique qu'elle a été violée, mais sans livrer le moindre détail. Et les médecins, les enquêteurs et les parents sont convaincus que la jeune fille va pouvoir, une fois physiquement remise, reprendre le cours normal de son existence. Cours normal ? Concrètement, après sa convalescence, Jenny retourne au collège, retrouve ses amis, renoue avec ses activités d'avant le soir maudit. A l'observer, pendant des mois, tout paraît en ordre. Pas de TSPT. D'autant que personne n'aborde jamais l'agression. Sa mère jubile, presque. Ayant, comme par prolongement, elle aussi, gommé de sa propre conscience les événements tragiques. Le père, lui, reste obsédé par le violeur, et passe le plus clair de son temps, en secret, à explorer les pistes qui pourraient permettre de l'identifier. Mais, au fond d'elle-même, Jenny est à la dérive. Une angoisse, un fantôme, la transpercent, la torturent, sans trêve. Elle les ressent très nettement, elle peut les décrire, leurs effets, leur puissance, leurs ravages. Sauf qu'elle ne sait rien de leur origine. Jenny a peur, tout le temps. Mais elle ne sait pas pourquoi. Elle ne sait pas de quoi. Et ça la tue, à petit feu. L'histoire racontée, et inventée, par Wendy Walker, est terrible. Parce qu'elle " explore le poids de la mémoire et les mécanismes de la manipulation psychologique ", comme résume son éditeur. Parce qu'elle oppose besoin de justice et besoin de revivre. Parce qu'elle démontre que c'est l'âme, bien plus que l'esprit, qui garde l'empreinte des émotions. Et que, après un traumatisme, la meilleure façon de ne pas souffrir des troubles qui en sont les conséquences n'est certainement pas de l'ensevelir. Mais de l'affronter, sans oeillères, avec l'aide de ceux qui en ont l'habitude, les compétences et la mission. S'attaquer aux sources du mal, en somme. Un message qui tombe à pic, alors que la rentrée annonce une surenchère d'initiatives vouées à la déradicalisation et à l'antiradicalisme, et aux allures de véritable marché, comme le démontre notre enquête. Qu'experts, dirigeants et citoyens ne l'oublient pas. Thierry Fiorilli" Après une tragédie, faut-il, pour se reconstruire effacer les souvenirs dramatiques ou, au contraire, les aborder de front ? "