Des éléments objectifs justifient-ils le mécontentement des Etats-Unis à l'égard de la Russie?
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Des éléments objectifs justifient-ils le mécontentement des Etats-Unis à l'égard de la Russie? L'empoisonnement d'Alexeï Navalny est une réalité établie par plusieurs laboratoires européens, tout comme son arrestation à son retour à Moscou puis sa condamnation. C'est une des sources de consternation à Washington. Concernant l'ingérence dans la campagne présidentielle de 2020, elle est alléguée dans un rapport produit par les autorités américaines. Mais il est sans doute plus difficile de l'objectiver à ce stade. Il faudra attendre les résultats d'enquêtes approfondies. Vu la tension autour de l'élection de Joe Biden et les incertitudes sur le décompte des votes, la question d'une éventuelle ingérence russe est particulièrement sensible, dans un contexte où la position critique de Joe Biden envers la Russie était clairement annoncée. La tension avec les Etats-Unis peut-elle déstabiliser Vladimir Poutine? Je ne pense pas. La dégradation des relations entre la Russie et les Etats-Unis ne date pas de l'arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche. Quand on examine le mandat de Donald Trump, force est de constater que la politique des Etats-Unis n'a pas été particulièrement favorable à Vladimir Poutine (maintien et prolongation des sanctions, autorisation de livraison de missiles à l'Ukraine) et que le pouvoir russe n'en a pas été particulièrement ébranlé. Certains types de sanctions sont plus fragilisants que d'autres, notamment celles à l'encontre d'oligarques ou celles concernant les transferts de technologie dans le domaine de l'énergie. Mais on sait leur dimension ambivalente sur les plans symbolique et politique. Dans un contexte de régime autoritaire et de forte mobilisation patriotique, le discours de forteresse assiégée ou l'identification de menaces extérieures peuvent conduire au rassemblement d'une grande partie de la nation autour de son président. On le voit, à court terme, la stagnation économique n'est pas un facteur de fragilisation du pouvoir russe dont les fondements sont globalement stables. En outre, le traité New Start de désarmement nucléaire a été prolongé pour cinq ans dès l'arrivée de Biden au pouvoir, ce qui montre aussi une poursuite du dialogue sur certains sujets. Malgré un contexte différent de celui de la "guerre froide", une "glaciation" des relations américano-russes se profile-t-elle de façon durable? Il est bien sûr difficile de faire des prévisions. On sait dans l'histoire récente à quel point certains événements peuvent modifier la nature de relations entre différents acteurs. Le 11-Septembre avait par exemple conduit à un rapprochement entre la Russie et les Etats-Unis. C'est sûr qu'on est loin du temps où George Bush voyait l'âme de Vladimir Poutine en le regardant dans les yeux, ou de l'époque du "reset" entre Dmitri Medvedev et Barack Obama. Cela dit, de nombreux dossiers internationaux peuvent conduire la Russie et les Etats-Unis à coopérer, même dans des conditions de relations bilatérales très "fraîches". Quelles pourraient être les conséquences pour l'Europe des tensions américano-russes? L'Europe a du mal à trouver sa place dans les relations avec la Russie, comme on l'a vu lors de la désastreuse visite à Moscou du Haut Représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell. Elle est elle-même fragilisée par plusieurs dynamiques internes. En outre, le discours russe polarise et stigmatise le projet européen à travers la critique ou l'amplification de certains sujets: la question LGBT et plus largement celle d'une "ligne civilisationnelle", le dossier des migrations, la revendication d'une "démocratie souveraine" russe. On pourrait imaginer jusqu'à un certain point que des tensions russo-américaines pourraient favoriser une reprise du dialogue entre l'UE et la Russie, mais la dégradation est bien avancée. Il faudra du temps.