Imaginons un peu : toutes ces £uvres des peintres académistes, dits " pompiers " (ces tableaux historiques édifiants de la seconde moitié du xixe siècle), que seraient-elles devenues si elles n'avaient pas fait partie des collections du Louvre ? Brocante. Ou pis, poubelle. Quant aux bizarres objets contemporains, qui peut jurer qu'ils auront encore leurs amateurs, demain ? Que les musées qui les exposent fièrement, aujourd'hui, ne vont pas, dans un souci d'élimination de tout ce qui n'est plus au goût du jour, les céder au plus offrant ? C'est simple : moralement, déontologiquement, un musée ne peut pas se débarrasser de ses richesses. Même si elles encombrent ses réserves, même si elles sont devenues plan-plan, même s'il a dramatiquement besoin de sous, même si, même si... tout ce qu'on voudra. Le caractère " inaliénable " des collections publiques (l'obligation de tout garder) est intrinsèquement lié à l'idée même de musée, depuis la création de ce dernier, à la fin du xviiie siècle (un bon point pour la Révolution française, qui invente alors la notion de patrimoine pour s'opposer à la destruction des biens meubles des décapités de l'Ancien Régime). Dès qu'une chose, belle ou moche, entre dans un musée, dès qu'elle est inscrite à son inventaire, ouf, sauvée : elle ne peut plus en sortir. En principe...
...

Imaginons un peu : toutes ces £uvres des peintres académistes, dits " pompiers " (ces tableaux historiques édifiants de la seconde moitié du xixe siècle), que seraient-elles devenues si elles n'avaient pas fait partie des collections du Louvre ? Brocante. Ou pis, poubelle. Quant aux bizarres objets contemporains, qui peut jurer qu'ils auront encore leurs amateurs, demain ? Que les musées qui les exposent fièrement, aujourd'hui, ne vont pas, dans un souci d'élimination de tout ce qui n'est plus au goût du jour, les céder au plus offrant ? C'est simple : moralement, déontologiquement, un musée ne peut pas se débarrasser de ses richesses. Même si elles encombrent ses réserves, même si elles sont devenues plan-plan, même s'il a dramatiquement besoin de sous, même si, même si... tout ce qu'on voudra. Le caractère " inaliénable " des collections publiques (l'obligation de tout garder) est intrinsèquement lié à l'idée même de musée, depuis la création de ce dernier, à la fin du xviiie siècle (un bon point pour la Révolution française, qui invente alors la notion de patrimoine pour s'opposer à la destruction des biens meubles des décapités de l'Ancien Régime). Dès qu'une chose, belle ou moche, entre dans un musée, dès qu'elle est inscrite à son inventaire, ouf, sauvée : elle ne peut plus en sortir. En principe... Le 5 juin 2008, la Watts Gallery, petit musée du Sud de l'Angleterre, faisait pourtant porter aux enchères, sous le marteau de Christie's, à Londres, Le Triomphe de l'amour, de sir Edward Burne-Jones, ainsi que Jasmine, d'Albert Moore. Le produit de la vente de ces deux splendides portraits du xixe siècle, adjugés plus de 3 millions d'euros, devait permettre au musée de réparer sa toiture... Assez mollement critiquée, au Royaume-Uni, cette cession confirmait un changement de pratique brutal, rendu possible par l'adoption, au sein de la Museums Association, de nouvelles règles éthiques : dorénavant, les musées britanniques sont autorisés à se séparer de leurs biens " en cas d'extrême nécessité "... Un an plus tard, cette dérogation au sacro-saint principe d'inaliénabilité des collections des musées, pourtant réaffirmé avec force par le Conseil international des musées (Iccom), continue à faire frémir, de ce côté-ci de la Manche. " Un musée n'est pas une collection privée susceptible d'évoluer selon les goûts de son propriétaire ! s'insurge Jacques Toussaint, président de la Commission du patrimoine culturel mobilier (Communauté française), par ailleurs conservateur en chef du musée des Arts anciens du Namurois. On ne peut pas vendre une £uvre pour en acheter une autre ! " Néanmoins, en Belgique comme ailleurs, la tentation est grande. Très grande, parfois, lorsque les fonds viennent à manquer... A la fin des années 1980, l'affaire dite " du Picasso liégeois " a montré qu'on avait frôlé le pire, dans la Cité ardente, quand un mandataire communal a jugé utile de soumettre à expertise La Famille Soler, propriété de la Ville : " C'était pour payer le personnel ! " gronde André Gob, président du Conseil des musées et des autres institutions muséales (Communauté française), alors monté aux barricades pour empêcher la vente de la toile du maître espagnol. Devant la levée de boucliers, la Ville avait renoncé ; depuis, la famille Soler, chien compris, coule des jours paisibles au Mamac (Musée d'art moderne et d'art contemporain de Liège). Mais il était moins une... Alors... pourquoi tant d'affolements ? Parce que des signes laissent penser que les temps changent. Aux Etats-Unis, au Canada ou en Grande-Bretagne, les plus grands musées ne se gênent plus pour vendre leurs joyaux. Ils pratiquent aussi, entre eux, le troc ou la location, des opérations également condamnées par l'Iccom. Aux Pays-Bas, une législation permet depuis peu le " de-accessioning ", une manière de régler des ventes " encadrées " : le musée communal d'Utrecht vient d'en faire usage, en recourant aux services de Sotheby's. En France, enfin, le président Sarkozy a prié la ministre de la Culture de réfléchir à " la possibilité pour les opérateurs publics d'aliéner des £uvres de leurs collections sans compromettre le patrimoine de la Nation ". Les conclusions du rapport n'ont pas dû l'enchanter : le document rappelle que " la commercialisation des £uvres ne peut être la solution pour disposer de moyens supplémentaires ". Et précise que les musées français ne sont pas comparables à leurs homologues américains, " parce que les premiers ont pour origine des collections royales remontant à Charles V, alors que les seconds, privés pour la plupart, ne datent au maximum que d'un siècle "... En Belgique, c'est un événement ponctuel qui a mis en alerte le Conseil des musées et la Commission du patrimoine culturel mobilier de la Communauté française : un projet de loi fédéral, portant sur " la désaffection de certains biens meubles des établissements scientifiques fédéraux " pourrait prochainement autoriser ces derniers (parmi lesquels figurent cinq musées) à se dessaisir, en plus du vieux brol de bureau, de pièces potentiellement intéressantes. " Pas de problème si, par exemple, l'Institut royal des sciences naturelles détruit des ours empaillés tout pelés, admet Gob. Ceux-là sont remplaçables. " Mais cette future loi pourrait donner un mauvais signal à d'autres musées, peut-être moins regardants. D'autant qu'à ce jour il n'existe, en droit belge, aucun texte garantissant un tant soit peu l'inaliénabilité des collections des musées. " Ces derniers pourraient donc vendre, s'ils le voulaient. " Seule mesure de rétorsion possible ? Le retrait, par la Communauté française, de leur reconnaissance officielle. Pas assez menaçant... Aussi des voix s'élèvent pour proposer la modi-fication du décret de 2002 sur la reconnaissance des musées : on y inscrirait en toutes lettres le principe d'inaliénabilité... en prévoyant néanmoins des exceptions. Car si un musée ne peut jamais liquider ses collections, même celles entreposées depuis des lustres dans ses caves, se pose un souci de stockage... Les réserves ne sont pas forcément extensibles ; elles ne peuvent enfler à l'infini. D'autant que la " patrimonialisation ", ces dernières années, a eu tendance à englober des classes d'objets de plus en plus vastes : des archives sonores aux paniers ethniques, des chars d'assaut à la bande dessinée, des instruments scientifiques aux échantillons biologiques... Une piste ? Prendre en compte la rareté de l'objet - ou son absence évidente : le musée de l'Armée, à Bruxelles, possède quelque 1200 casques à pointe dont il ne sait visiblement que faire. Le musée d'Armes de Liège a lui aussi reçu, à l'issue de la Première Guerre mondiale, plusieurs milliers de fusils démilitarisés identiques. Les vases gallo-romains qui embarrassent par centaines tant de musées archéologiques ne doivent évidemment pas être traités comme des unicum irremplaçables, au même titre qu'une sagaie magdalénienne, une enluminure médiévale ou la dynamo de Gramme... Ces encombrants héritages du passé soulèvent aussi la question des politiques d'acquisition. Il paraît préférable de confier cette mission délicate à un comité, plutôt qu'à une seule personne. Comme il vaut mieux refuser un don ou un legs (en tout ou en partie), en expliquant pourquoi au donateur, plutôt que d'incorporer à l'inventaire un " bazar " en rupture totale avec le projet muséal. Avec diplomatie, évidemment... Les partisans de l'inaliénabilité le savent bien : il faut ménager les auteurs de ces gestes généreux. Si ces derniers venaient à découvrir que leurs cadeaux risquent un jour d'être mis sur le marché, c'en serait sans doute aussi fini, pour les musées, de ce moyen d'enrichissement toujours très apprécié... VALÉRIE COLIN