Le 9 septembre 2001, le commandant Massoud, chef de l'Alliance du Nord, est assassiné à Khuaja Bahaodine, dans son fief de Panshir, en Afghanistan. Deux faux journalistes ont réussi à l'approcher, sous le prétexte d'une interview. Le plus jeune porte sous sa ceinture une charge explosive. Elle le coupe littéralement en deux, blessant mortellement Ahmed Shah Massoud. Le plus âgé des faux journalistes s'enfuit par une fenêtre, avant d'être abattu dans la rue par un garde du corps. Enterré comme un chien, puis exhumé par les services secrets anglais pour autopsie, cet homme est maudit par les gens de la vallée. Seules les pierres qu'on y jette régulièrement garnissent sa sépulture. L'assassin - ou plutôt le convoyeur de l'assassin de Massoud - a longtemps vécu en Belgique. Quatorze ans, exactement. Que s'est-il passé entre le moment où Dahmane Abdessatar quitte sa Tunisie natale pour poursuivre ses études de journalisme en Belgique, et cette fin infamante, à l'âge de 39 ans ?
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Le 9 septembre 2001, le commandant Massoud, chef de l'Alliance du Nord, est assassiné à Khuaja Bahaodine, dans son fief de Panshir, en Afghanistan. Deux faux journalistes ont réussi à l'approcher, sous le prétexte d'une interview. Le plus jeune porte sous sa ceinture une charge explosive. Elle le coupe littéralement en deux, blessant mortellement Ahmed Shah Massoud. Le plus âgé des faux journalistes s'enfuit par une fenêtre, avant d'être abattu dans la rue par un garde du corps. Enterré comme un chien, puis exhumé par les services secrets anglais pour autopsie, cet homme est maudit par les gens de la vallée. Seules les pierres qu'on y jette régulièrement garnissent sa sépulture. L'assassin - ou plutôt le convoyeur de l'assassin de Massoud - a longtemps vécu en Belgique. Quatorze ans, exactement. Que s'est-il passé entre le moment où Dahmane Abdessatar quitte sa Tunisie natale pour poursuivre ses études de journalisme en Belgique, et cette fin infamante, à l'âge de 39 ans ?L'ETUDIANT EN "COMU". Abdessatar naît le 27 août 1962, au 41 b de la rue Diekirch, à Tétouia-Gabès, au bord de la Méditerranée. Son dernier domicile, en Tunisie, était situé rue Ibn Hazm, 65, à Jendouba, une petite ville rurale située à 140 kilomètres à l'ouest de Tunis. Détenteur d'une licence en communications sociales, il accède régulièrement au territoire belge, en 1986. Il a alors 24 ans. En 1987, il est inscrit à l'UCL, au département de communication sociale de la faculté des sciences économiques, politiques et sociales ("comu"). Il doit repasser sa licence en Belgique, pour non-équivalence de diplôme. Il a toutes les apparences de l'étudiant ordinaire. Exactement comme Adel Tebourski, d'un an son cadet, qu'il a connu sur le campus, et que leurs origines communes ont rapprochés. L'aspirant journaliste et l'ingénieur (Tebourski voulait passer une licence en math à l'UCL) ne se perdront jamais de vue. Pour le meilleur et pour le pire. Dahmane - qui se fait appeler aussi Dahmane Ben Salem Mouna - est domicilié rue du Cheval d'arçons, à Louvain-la-Neuve. Les photos le montrent grand, plutôt costaud, le visage bien charpenté, la tête souvent penchée sur l'épaule gauche et la paupière de l'oeil gauche légèrement baissée. "Je l'ai connu, vers 1988, à l'UCL, se souvient un étudiant africain. Je le voyais régulièrement au Bar des Sauvages, fréquenté, en majorité, par des étudiants étrangers, surtout des Blacks. Il s'amusait comme tout le monde, aimait le reggae et Bob Marley en particulier. Il était habillé normalement: jeans, cheveux courts, pas de barbe. Je n'ai jamais évoqué de sujet religieux avec lui. Nous étions tous les deux musulmans et nous nous reconnaissions comme tels, mais je ne me souviens pas l'avoir vu à la mosquée." Son intérêt pour le journalisme et les idées de gauche était manifeste. Il a participé à une réunion au Centre international des étudiants étrangers (CIE) en vue de collaborer, en qualité de représentant du Maghreb, à la revue que publie celui-là. Sans suite. "Côté personnalité, poursuit son ancien camarade, il était plutôt réservé. Il ne parlait pas facilement. Il lui fallait du temps pour se livrer. Il était timide, un peu naïf aussi. Mais il avait la tête sur les épaules, parlait "cul" comme n'importe quel jeune de son âge. C'était aussi quelqu'un de très serviable: il était capable de se couper en quatre pour rendre service." Abdessatar quitte l'UCL sans diplôme. L'année académique 1990-1991 le trouve inscrit à l'ULB. Il habite alors rue du Rouleau, à Bruxelles. Jusqu'à tout récemment, son nom figurait sur le site Internet de l'ULB comme celui d'un étudiant banal dont l'Association des licenciés en journalisme et communication cherchait à retrouver la trace. Un avis de recherche bien anodin pour l'assassin de Massoud.UN MARIAGE QUI TOURNE COURT. Abdessatar épouse Samia S., 27 ans, lors d'un séjour en Tunisie, en décembre 1991. Ensemble, ils reviennent vivre à Bruxelles. Ils s'inscrivent à la VUB. Lui, un peu moins sérieusement qu'elle. L'étudiant africain le rencontre, un jour, sur le campus de la VUB. "On a discuté quelques minutes, se souvient celui-ci. Il m'a dit qu'il faisait un doctorat en communication sociale, ce qui était la suite logique de ses études à l'UCL. Il avait l'air d'aller bien." Mais les chances de réaliser ses ambitions en Belgique s'amenuisent et Abdessatar en conçoit sans doute de l'amertume. Un événement important se produit vers 1994-1995. Lasse, peut-être, de cet éternel fauché, de ce jaloux qui prend ombrage de sa liberté, Samia va le quitter (le divorce ne sera prononcé qu'en 1998). Est-ce ce choc psychologique qui ramène Dahmane à l'islam ? En tout cas, lui qui n'était guère pratiquant, commence à fréquenter les mosquées, s'isole de ses anciens amis, se replie sur lui-même. Un signe qui ne trompe pas: il refuse désormais de serrer la main des femmes. Ses nombreux changements d'adresse montrent sa marginalisation croissante. "Je l'ai croisé une dernière fois, en 1998, rue Malibran, à Bruxelles, devant une poissonnerie, raconte l'étudiant louvaniste. Il déchargeait des cageots. J'ai été surpris car il avait changé, même s'il dégageait toujours la même gentillesse. Il portait la barbe des islamistes. On s'est peu parlé, je ne l'ai pas interrogé sur ce qu'il devenait. Il m'a souri, comme pour dire: "Eh oui, je suis comme ça, maintenant...". Ce n'était plus l'Abdessatar que j'avais connu à Louvain-la-Neuve et qui avait un idéal dans la communication sociale."LES MAUVAIS AMIS. En 1996, le Tunisien bascule du mauvais côté. C'est l'époque où, avec Adel Tebourski, il tombe sous la coupe d'un groupe d'islamistes tunisiens animé par Tarek Maaroufi, 38 ans. Cet agitateur, déjà condamné en Tunisie pour ses entreprises séditieuses, a réussi à obtenir la nationalité belge, qui le met à l'abri des demandes d'extradition des justices étrangères. Lors du procès, à Bruxelles, en 1995, de l'Algérien Ahmed Zaoui, l'émir présumé des GIA (Groupes islamiques armés) en Europe, Maaroufi n'a "pris" que trois ans de prison avec sursis mais, à la différence de Zaoui, il est demeuré à Schaerbeek. "Maaroufi le bouffon", pour les uns, "Maaroufi, le coordinateur européen", pour les autres, est, sans nul doute, les deux à la fois. Côté face, il parade dans les médias, bombe le torse en affichant ses idées talibanes, se vante de ses voyages en Iran et en Afghanistan, en 2000. Côté pile, Maaroufi est une adresse essentielle pour le réseau islamiste européen. Il n'est peut-être pas le plus écouté des islamistes. Les vrais leaders exercent leur influence par le respect qu'ils inspirent, par leurs connaissances religieuses, par l'invisible cooptation de leurs pairs du monde entier et par le pouvoir qu'ils ont de déclencher des actions, sans donner d'ordre, le réseau se mettant alors au service de leurs objectifs. Ces chefs spirituels détiennent également la clé des ressources financières. Abou Katada, un fondamentaliste d'origine palestinienne, réfugié à Londres et soupçonné d'être le relais d'Oussama ben Laden en Europe, correspond à ce profil. Il a été arrêté le 19 décembre 2001. Bien qu'étant beau parleur - un "éveilleur de conscience" islamique -, Maaroufi est plus proche de l'action. Et quelle action ! Les services de renseignement français (DST) ont établi son rôle dans la préparation, à Francfort, de l'attentat manqué contre le marché de Noël de Strasbourg, en 2000. Quant aux écoutes téléphoniques diligentées par le contre-espionnage italien (Digos), de janvier à avril 2001, elles ont permis d'observer, in vivo, une cellule de terroristes tunisiens gravitant autour du Centre islamique de Milan. Elle préparait un attentat à l'arme chimique contre la France et en référait à Tarek Maaroufi, qui les conseillait, les sermonnait, souhaitait même les réunir à Anvers (le démantèlement de la cellule milanaise d'Essid Sami Ben Khemais, en avril 2001, empêchera la réalisation de ce projet). Le juge d'instruction antiterroriste bruxellois Christian De Valkeneer a fini par l'arrêter, le 18 décembre 2001, pour "falsification de sceaux" et "recrutement de personnes en vue de les envoyer à l'étranger pour faire partie d'une troupe armée". Cette incrimination, adoptée en 1979 pour permettre la répression sur le sol belge des membres du Front Polisario, semble avoir été taillée sur mesure pour les activistes islamiques ! Le réseau dans lequel Dahmane a mis le pied est, donc, tout sauf anodin. Il est perpétuellement sur un "coup": trafic de documents d'identité, hébergement de clandestins, accueil d'émissaires de cellules soeurs, recrutement de combattants, surveillance des membres douteux... Une activité multiforme, incessante, procédant par essais et erreurs, au sein de petites cellules souples qui se recomposent au gré des circonstances, et qui ne laisse aucun répit, sauf pour la fréquentation de la mosquée. Les islamistes ne manquent aucune prière. Ils y participent, comme des fidèles normaux. Mais, une fois ceux-ci partis, les "frères" restent sur place, à l'abri des yeux et des oreilles indiscrètes. Ils discutent trafics et contrebande. Et parlent beaucoup argent car celui-ci, comme chacun sait, est le nerf de la guerre.MOLENBEEK-SAINT-JEAN. Justement, le quartier entre la place des Etangs noirs et la gare de l'Ouest, à Molenbeek, connaît une forte concentration de mosquées. Al Khalil, rue Delaunoy, est la plus grande. Très fréquentée, surtout par des Marocains, elle est réputée proche des Frères musulmans, un mouvement international qui prêche la "réislamisation" des masses musulmanes, tant par l'éducation et l'encadrement sociopolitique que par la conquête (ou l'infiltration) du pouvoir. C'est avec les responsables de cette mosquée que les autorités communales de Molenbeek entretiennent les contacts les plus réguliers. Il y a aussi l'Association culturelle de solidarité, rue des Etangs noirs: une salle de prière sommaire, animée par un jeune imam marocain, au fond d'une cour intérieure encombrée de bric-à-brac, où se réunissait le Parti de libération islamique (PLI), une branche radicale des Frères musulmans, prônant l'action violente et le rétablissement du Califat. Vient, ensuite, la plus "folklorique" - dangereuse, également, sur le plan idéologique: le Centre islamique belge (CBI) de Molenbeek. Violemment anti-israélienne, elle plaide pour l'application de la charia (loi islamique), l'instauration d'un Etat islamique, joue les intermédiaires dans toutes sortes de trafics et envoie de jeunes musulmans étudier à Médine, en Arabie saoudite. Officiellement, le CBI a récolté des vêtements pour l'Afghanistan - et peut-être davantage: un compte bancaire était proposé pour les dons aux talibans. Le CBI vient de quitter la rue Vanderdussen pour prendre ses quartiers, à quelques pas de là, rue Albert Vanderkindere, dans deux maisons mitoyennes. L'une accueille la mosquée des femmes et les bureaux. L'autre est dédiée à la mosquée des hommes et à une salle de fête où se déroulent les mariages. D'après ce qu'il annonce sur son site Internet (www.assabyle.com), le CBI se propose de rapprocher les hommes et les femmes soucieux de s'unir devant Dieu. On raconte que certaines de ces "mariages" ne durent parfois que quelques jours. Mais elles sont islamiquement correctes ("union de jouissance" ou zina). Comme le CBI se propose d'aider les personnes en quête de papiers et que le mariage, blanc ou non, peut y contribuer, on voit, dans la pratique, que ces deux raisons sociales peuvent, à l'occasion, se confondre. L'accueil y est courtois. Les jeunes hommes qui la fréquentent n'ont aucune réticence à parler avec une femme, même s'ils évitent de lui serrer la main. Pour la plupart convertis, ils arborent des tenues afghanes, se sont laissé pousser la barbe et ont un GSM vissé à l'oreille. Ibrahim - père belge, mère congolaise - a été élevé dans le catholicisme et s'est converti à l'islam au terme d'une recherche personnelle. Président de l'ASBL qui gère la mosquée, il apprécie le contact avec un islam pur, non parasité par les traditions marocaines. Mais la tête d'affiche est ailleurs: c'est Ayachi Bassam, qui refuse le titre d'imam, se contentant de celui de "Cheikh". Il règne sur ce petit monde avec la roublardise d'un vieux comédien, habile aux jeux sémantiques. Cet ingénieur de formation, français d'origine syrienne (blond aux yeux bleus, "souvenir de l'occupation romaine", dit-il), est arrivé en Belgique en 1992. De son passage à Marseille, il a gardé la "tchache" méridionale et, malgré un accent guttural prononcé, une maîtrise quasi parfaite de la langue française. Il a bien connu Dahmane, par le biais, dit-il, de sa seconde épouse, Malika. Cette Belge d'origine marocaine, âgée d'une quarantaine d'années, a participé à l'aventure afghane du terroriste. "Elle a fréquenté le centre, il y a cinq ou six ans de cela, se souvient le Franco-Syrien. C'était une femme paisible. Après une rencontre furtive et deux mariages qui se révélèrent malheureux - j'ai célébré l'un d'eux -, elle a rencontré ce monsieur, Dahmane Abd Al Sattar. Il était super-gentil, très doux, très éduqué: un intellectuel. Il n'aurait pas fait de mal à une mouche. Son but était de s'installer quelque part et d'y vivre tranquillement. Mais, en Belgique, il n'avait pas de papiers. Ça le dérangeait de vivre dans l'illégalité, dans la crainte d'être contrôlé. Pour survivre, il fréquentait les mosquées pendant le ramadan, lorsqu'on y distribue de la nourriture. Il donnait aussi des cours de morale islamique aux enfants, dans les mosquées ou chez des particuliers." N'ayant d'avenir ni en Belgique ni en Tunisie, l'homme cherche à émigrer. "Dans les pays arabes, c'était exclu, poursuit Cheikh Bassam, car ceux-ci n'acceptent pas les islamistes. En Arabie saoudite, les Américains peuvent entrer sans visa, mais pas un Arabe. Le Yémen a refusé de lui donner un visa. A l'ambassade du Soudan, on lui a dit qu'il n'y avait pas de travail pour lui. En Iran, on pourchasse tous les Arabes, mêmes s'ils sont chiites. Résultat: il a préféré l'Afghanistan, pour y ouvrir une petite école. Avec les 20 000 francs récoltés auprès de ses amis, il s'est acheté une maison et quelques chèvres à Jalalabad ( NDLR: à la frontière du Pakistan). Il n'est jamais revenu en Belgique." Malika, en revanche, est rentrée une fois, pour raison de santé. Elle a raconté à ses amis et connaissances de Molenbeek que "les talibans ne violaient pas les femmes" et qu'elle était heureuse avec son mari. "Le plus gentil de tous ceux qu'elle a eus", insiste Cheikh Bassam, qui se vante de célébrer des dizaines de mariages par an - il brandit une liasse de contrats - selon les normes islamiques. Il ne répugne pas, non plus, à jouer les conseillers conjugaux auprès des jeunes ménages. "Comme un ancien curé catholique", précise-t-il. Et dans le cas de Malika, d'une certaine façon, il a réussi sa mission, car il semble que la jeune femme ait été très amoureuse, puisqu'elle a rejoint, sans hésiter, son mari en Afghanistan. Elle-même ne rêvait-elle pas de travailler dans l'humanitaire ? Mais le rêve a viré au cauchemar. Et il n'est pas sûr qu'elle en soit guérie. Rapatriée par les soins du ministère des Affaires étrangères, le 19 décembre 2001, sous bonne escorte de la Sûreté de l'Etat, "Oum" (son nom de combattante, comme "Abdu" était celui de son mari) a été longuement interrogée par les enquêteurs de la police fédérale. Un grand nombre de services de police et de renseignement étrangers s'intéressent à elle car, là où elle demeurait, à Jalalabad, se trouvaient également les familles d'islamistes belges, français, britanniques, espagnols, algériens, tunisiens, etc., regroupées non loin des camps d'entraînement des hommes. Certains se sont enfuis avec les talibans, d'autres - dont trois Belges, à ce jour - ont été capturés par les Américains et envoyés à la base de Guantanamo, à Cuba. Pour Malika, Massoud était l'ennemi à abattre. Mais, affirme-t-elle, elle n'était pas au courant des projets de son mari. "Je n'ai jamais cru qu'il était capable de se faire exploser", a-t-elle déclaré sur RTL-TVI, le 18 décembre 2001, à Islamabad, au Pakistan, alors qu'elle fuyait les combats en Afghanistan. "De se battre, oui, mais pas de se faire exploser." Qu'il ait eu, ou non, l'espoir de sortir vivant de l'attentat, le fait est que Dahmane avait pris la précaution de rédiger son testament. Aujourd'hui, cette femme se terre quelque part, à Bruxelles, à la fois pour observer la période de claustration de son veuvage religieux et pour se soustraire à la pression des médias. Elle a recommencé à fréquenter la mosquée. Comment, sans heurter le principe de la liberté religieuse, "déprogrammer" quelqu'un qui s'est laissé entraîner dans une secte ? Car il apparaît que le recrutement des soldats du djihad relève, en partie, du phénomène sectaire. Les personnes fragiles, ou socialement frustrées, sont repérées, coupées de leur milieu, rendues dépendantes sur les plans matériel et affectif jusqu'à ce qu'elles deviennent des instruments dociles dans les mains des "recruteurs". Sans écarter l'hypothèse d'un Dahmane Abdessatar assassin de Massoud, Cheikh Bassam exprime ses doutes. "Il n'a jamais fait de sport, raisonne-t-il. C'était un garçon très simple, très modeste, qui se déplaçait doucement... Lui, l'intellectuel qui ne rêvait que d'enseigner l'islam aux petits enfants, comment aurait-il pu se laisser manipuler ? Et s'il voulait se suicider, aurait-il entraîné sa femme à Jalalabad ? Jamais, je ne l'ai entendu exprimer sa volonté de faire le combat, ni vu distribuer des tracts ou tenir des discours. Il était presque mystique. Croyez-moi, c'est en Afghanistan qu'il s'est laissé entraîner dans cette affaire." Et Ayachi Bassam de se lancer dans une apologie de la Belgique, où la liberté de religion et d'expression est respectée, où les gens sont si gentils et pas du tout racistes. "Que j'apprenne que mon frère prépare quoi que ce soit contre la Belgique, et c'est moi qui le tue !" lance-t-il, emphatique. Avant de prédire un rapprochement entre l'Europe et le Moyen-Orient, nations "civilisées" qui connaissent la valeur d'un compromis, à la différence des Américains, "uniquement soucieux de leurs intérêts"...DES PAPIERS, VITE. La vérité sur les projets migratoires d'Abdessatar est, elle aussi, un peu différente de l'édifiant récit servi par le Cheikh. En fait, son union avec Malika s'apparente plutôt à un mariage de convenance. Mobile ? Se procurer une couverture et, surtout, des papiers pour voyager plus librement. Depuis qu'il est sous le coup d'un ordre d'expulsion, signifié en 1999, le Tunisien se démène pour obtenir le passeport que, croit-il dans sa naïveté, son mariage avec une Belge (non entériné par un mariage civil) lui aurait permis de décrocher. Mais il se noie dans les démarches administratives. La demande de régularisation qu'il a introduite s'enlise, elle aussi, bien que son dossier ait reçu un avis favorable du secrétariat de la commission de régularisation, qui l'a transmis pour signature au ministre de l'Intérieur, Antoine Duquesne (PRL), dès le 5 février 2000. Sa demande est finalement rejetée, le 15 novembre 2001, sur la base de renseignements négatifs fournis par l'Office des étrangers. Dahmane était déjà mort. Mais, en mai 2000, le temps presse. Selon les analystes du terrorisme, 2000 est une année charnière pour le mouvement islamiste en Belgique. Après la période Zaoui, en contact avec les maquis algériens, puis celle de Farid Melouk (1998), lorsque de fréquents allers-retours s'effectuent entre la zone du Maghreb et le territoire afghan, 2000 marque le début du recrutement d'Européens en Europe. Tarek Maaroufi est au coeur de ce dispositif, même si, selon toute vraisemblance, les influx nerveux partent de Londres. Dahmane le rencontre dans divers cercles et mosquées bruxellois (notamment Al Tawhid, rue Terre Neuve, à Bruxelles). Il lui offre son aide pour le légendage des photos d'une exposition consacrée à la Tchétchénie, à Molenbeek-Saint-Jean. Mais Dahmane est plus spécialement pris en charge par Mohammed ("Amor") Sliti, un Belge d'origine tunisienne, qui a tenu un garage à Molenbeek. "Converti" par Maaroufi, il sert, à son tour, de mentor à Dahmane sur le chemin du djihad. Il est actuellement sous le coup de plusieurs mandats d'arrêt internationaux car, outre ses activités au sein du réseau, il est poursuivi pour avoir soustrait ses cinq enfants à leur mère, une Belge néerlandophone qui l'avait suivi à Jalalabad. Le "réseau tunisien" se met en demeure d'organiser le départ de Dahmane et de Rachid (son nom de famille n'a pas encore été rendu public), le kamikaze qui s'est fait sauter devant Massoud. Cet homme était, lui aussi, tunisien. Il a vécu assez longtemps en Belgique, mais dans la clandestinité. Maaroufi leur aurait fourni de faux visas pakistanais fabriqués en Bosnie. Adel Tebourski, lui, se débrouille pour procurer à Dahmane un billet d'avion Düsseldorf-Londres-Islamabad. Tebourski, qui n'a jamais perdu le contact avec son copain de fac, a pris la nationalité française. Il est domicilié dans le nord de la France, mais il est tout le temps fourré à Bruxelles. Tebourski a été arrêté, avec un complice, le 26 novembre 2001. Mis en examen pour "trafic de faux documents administratifs en relation avec une entreprise terroriste", il est suspecté d'avoir offert un support logistique aux activistes du réseau. Actuellement détenu à la prison de la Santé, à Paris, non loin du juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière, il a déjà été interrogé à quatorze reprises. Tebourski minimise son rôle dans les événements ultérieurs. D'après lui, il est impossible de savoir si Dahmane était, ou non, averti du rôle qu'il aurait à jouer dans l'assassinat du chef de l'Alliance du Nord. Juin 2000: Dahmane a réussi à gagner Londres sans trop de difficultés. Mais il s'y retrouve bloqué. En cause: les soupçons du service britannique de l'immigration, à l'aéroport de Heathrow, qui flaire les faux documents, et lui refuse l'accès à un vol pour le Pakistan. Dahmane, qui s'est présenté comme un réfugié, est hébergé dans un centre de transit, d'où il s'échappe. Il téléphone à Tebourski pour qu'il lui fasse parvenir un autre passeport, du lot de ceux qu'il lui a laissé en dépôt et qui ont été volés à l'ambassade belge de La Haye et au consulat belge de Strasbourg, en 1999. Un "facteur" le lui apporte à Londres. Cette fois-ci, les services britanniques ne cillent pas et le laissent s'envoler. Nous sommes en juillet 2001. Dahmane a mis à profit son séjour londonien pour obtenir d'Al Siri, le directeur de l'Islamic Observation Center (arrêté depuis lors pour complicité d'assassinat), une accréditation d'une société bidon, Arabit News International, qui leur permettra, à lui et à Rachid, de se faire passer pour des journalistes d'une télévision marocaine."KARIM" ET "KASSIM". Les deux futurs kamikazes transitent par l'ambassade talibane d'Islamabad, où ils obtiennent un visa, gagnent Kaboul, puis reviennent à Jalalabad. Là, ils sont probablement accueillis par Mohammed ("Amor") Sliti, qui se trouve déjà sur place. Celui-ci reviendra au moins une fois en Belgique, où il sera interrogé par la police fédérale. Sans suite judiciaire, vu l'absence de preuve de ses activités délictueuses. Quant à Dahmane ("Karim Souzani") et son agneau, Rachid ("Kassim Bocouli"), ils vont entamer leur dernier voyage. Le 22 août 2001, ils franchissent la ligne de front. Ils sont intégrés dans un groupe de journalistes qui doivent interviewer le chef de l'Alliance du Nord. Ce dernier se fait attendre. Les journalistes ont tout le loisir d'observer ces étranges confrères dont le plus jeune, le cameraman, passe ses journées à dormir, ne parle à personne et s'énerve quand on le dérange dans ses prières. Probablement se prépare-t-il au sacrifice de sa vie. Dahmane, lui, parle français et anglais avec les autres journalistes qui font le pied de grue. Il ne se sépare jamais de son bloc-notes, bien qu'il n'y écrive rien. Un réflexe de journaliste ? A un confrère russe qui, lassé d'attendre Massoud, repart pour le Tadjikistan, il confie, en souriant: "Nous sommes obligés de rester. Si nous ne voyons pas Massoud, notre venue n'aura pas de sens."DEVENIR UN HEROS. A ce point de l'histoire, on se perd en conjectures sur les mobiles de l'assassinat de Massoud. Très vite après les attentats du 11 septembre, les spécialistes du terrorisme ont fait le rapprochement entre les deux attentats. Il aurait fallu se débarrasser de Massoud pour que les Américains, dans leurs représailles prévisibles, ne disposent pas d'un allié sur place. Mais qui a transmis l'ordre d'assassiner le commandant Massoud ? On ne le sait pas. L'hypothèse la plus probable est que ce "contrat" aurait été exécuté sur ordre du chef du Groupement islamiste tunisien combattant (GITC), Sayfallah ben Hacine, alias Abu Ayad, pour dédommager les talibans de l'occupation des camps d'entraînement mis à sa disposition, en vue de former des combattant prêts à porter le djihad en Tunisie. Quelqu'un - mais qui ? - a manipulé l'amour-propre si souvent blessé de Dahmane pour lui permettre d'accomplir l'acte d'éclat qui lui donnerait, enfin, le statut de héros. Marie-Cécile Royen, avec Philippe Lamotte et Thierry Denoël