Un randonneur égaré. Quand on aperçoit Richard Long (Bristol, 1945) dans l'une des salles du M Leuven, on ne peut s'empêcher de penser à un marcheur qu'une improbable déviation aurait mené entre les murs blancs d'une institution culturelle. Sa silhouette longiligne trahit un homme ayant tourné le dos à une vie sédentaire, celle-là même qui sanctionne notre société par le biais de maux idoines (diabète, altération des fonctions cognitives, arthrose...), pour expérimenter une autre modalité d'existence rivée sur les cycles du cosmos.
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Un randonneur égaré. Quand on aperçoit Richard Long (Bristol, 1945) dans l'une des salles du M Leuven, on ne peut s'empêcher de penser à un marcheur qu'une improbable déviation aurait mené entre les murs blancs d'une institution culturelle. Sa silhouette longiligne trahit un homme ayant tourné le dos à une vie sédentaire, celle-là même qui sanctionne notre société par le biais de maux idoines (diabète, altération des fonctions cognitives, arthrose...), pour expérimenter une autre modalité d'existence rivée sur les cycles du cosmos. "Mon ambition est de fournir des représentations archétypales qui laissent entrevoir un autre rapport au monde. Un lien d'ordre symbolique et contemplatif. Tout comme les interventions au milieu de la nature, mon travail in situ entre les murs des musées fait l'apologie du paysage envisagé non pas comme une toile de fond mais comme le lieu d'une expérience. Je combats cette idée d'une nature qui serait sommée de fournir à l'homme ce dont il a besoin", lance d'emblée l'intéressé dont les yeux rêveurs se perdent derrière l'épaisse broussaille de sourcils gris. La mise du Britannique est en phase avec cette profession de foi. Coiffé d'un chapeau de paille bleu, le fringant septuagénaire arbore également un tee-shirt troué. Autour du cou, un foulard rouge. A ses pieds, un sac à dos bleu défoncé, celui de quelqu'un en froid avec le système des objets programmés pour l'obsolescence. Cette ligne de conduite rigoriste, voire ascétique, Richard Long n'en a pas dévié depuis sa jeunesse, lui qui, aujourd'hui encore, "marche tous les jours". Lorsqu'il signe ses premières oeuvres, en 1967, mine de rien, c'est une véritable révolution esthétique. Son travail battant alors en brèche le consumérisme ambiant qui fournit au pop art son carburant. Effrayé par l'abondance et la gabegie dès le début de sa carrière, le plasticien considère toute nouvelle création comme un "encombrant fétiche mercantile". L'étudiant du Central Saint Martins College of Arts and Design de Londres ne comprend pas la fascination devant le plastique, la tôle, le carton ou les laquages industriels qui alimentent la palette des "Young contemporaries", cette génération d'artistes britanniques du début des années 1960 dont le travail est infusé au confort matériel et à la culture urbaine. Le marché de l'art ne l'intéresse pas davantage, lui qui méprise cette foire aux vanités gonflées à l'ego et déconnectée du réel. Alors, face à ce monde hostile, Richard Long prend ses jambes à son cou, invente une nouvelle marche à suivre. Littéralement. Il fera de la randonnée un axe fort de sa pratique. Il se met à voyager sur tous les continents. Un tapis de sol spartiate, des chaussures taillées pour avaler les kilomètres...: le Britannique adopte un mode de vie austère et frugal qui l'a parfaitement préparé aux récents confinements dont il avoue "avoir goûté les moindres moments, en particulier la vision du ciel totalement débarrassé des avions". Ce qui l'intéresse? "Me calquer sur la nature. Renouer avec d'anciens calendriers en prise avec d'autres cosmogonies, épouser des rythmes différents tout autant que s'imprégner de la magie tellurique de sites fréquentés par des civilisations ancestrales", confie-t-il. "J'ai beau être allé aux quatre coins du monde, c'est à la vie domestique et à celle passée en ville que je dois mes moments les plus difficiles", affirme celui qui obtint le prestigieux Turner Prize, en 1989, décerné annuellement par la Tate Britain. Quid de Bristol, cité du sud-ouest de l'Angleterre où il est né en 1945 et vers laquelle il revient immanquablement? Richard Long reconnaît qu'elle fait exception, car elle est inscrite dans son ADN: "La présence de l'Avon n'y est pas pour rien. Le niveau de cette rivière tidale, c'est-à-dire influencée par les marées, peut varier de douze mètres. J'ai passé beaucoup de temps à observer ce phénomène qui témoigne de l'influence des astres, la lune, la Terre et le soleil, au coeur d'un environnement, la ville, que l'on a tendance à imaginer purement humain et donc totalement déconnecté du cosmos." Et que pense-t-il de Banksy, incontournable artiste urbain originaire du même endroit? "Qui qu'il soit, je lui souhaite bonne chance", se défausse l'infatigable pèlerin. Comment a-t-il eu la révélation de cette autre façon de faire de l'art? Long se souvient: "A 22 ans, pour des raisons inexplicables, j'ai quitté Londres en train pour gagner la campagne environnante. J'ai repéré un champ et me suis mis à faire des allers et retours. Les endroits piétinés ont dessiné une ligne qui matérialisait mon passage. Cela a retenu mon attention. J'ai en fait une seule photo que j'ai intitulée A Line Made by Walking. Je suis immédiatement rentré à Londres. C'est comme cela que tout a commencé. Par la suite, je n'ai fait qu'élargir mes horizons, je suis passé de la promenade au voyage." A travers son art, Richard Long entend se fondre dans l'environnement. Au fil de ses pérégrinations, il cultive des transformations douces du paysage, déplaçant ici des pierres, là des branches, ailleurs des feuillages ou du bois flotté. Il conçoit aussi des cercles de pierres, pleins ou évidés, tel que le marquant Dartmoor Circle along a two Day Walk, réalisé en 1992. Il lui arrive également de réactiver certaines performances. Ainsi A Line Made by Walking, rejoué dans le désert en traînant lourdement les pieds dans la plus grande solitude et le plus pénétrant silence. De ces imperceptibles chamboulements, l'artiste dont l'oeuvre est "écologique par essence plutôt que par conviction politique" ne garde que quelques traces indirectes. Ephémères, dans la mesure où ils sont immanquablement ré- absorbés par l'environnement, les agencements qu'il opère trouvent néanmoins un prolongement sous nos latitudes à la faveur d'expositions poétiques relevant en partie du "carnet de voyage" à leur manière. Circonstanciés, photo- graphiés et cartographiés, ces "états des lieux" se veulent aussi minimalistes que conceptuels, aussi nécessaires qu'émouvants.