Le premier tome d' Une histoire de l'art, Philippe Dupuy en avait déjà fait un objet d'exception en 2017 : le plus long leporello de la bande dessinée, qui se dépliait tel un accordéon sur une longueur recto-verso de 23 mètres. " Le format m'avait été imposé par la première édition de cette Histoire, réalisée à l'origine pour Le Professeur Cyclope, un mensuel de BD numérique pour lequel j'avais imaginé une narration en scrolling continu, nous explique-t-il. La solution pour l'éditer en livre, c'était ça ou le rouleau façon Torah ! Il y eut également une installation sur rouleau mécanique. Ça faisait des démarches de lecture différentes, j'appelais ça une installation artistique domestique. Pour ce tome 2, j'évoque dans l'album les Revolving Doors, une petite installation que Man Ray avait réalisée en papier découpé, une sorte de carrousel avec des panneaux qui tournent. Ça m'a tout de suite fait penser au principe du pop-up, utilisé généralement dans les livres pour enfants qui s'ouvrent, se déplient et forment du volume, et qui rappelle ce goût qu'avaient les surréalistes pour le collage, pour les objets de cabinets de curiosité. Faire de ces livres des objets artistiques me semblait cohérent. " Dont acte : le deuxième ...

Le premier tome d' Une histoire de l'art, Philippe Dupuy en avait déjà fait un objet d'exception en 2017 : le plus long leporello de la bande dessinée, qui se dépliait tel un accordéon sur une longueur recto-verso de 23 mètres. " Le format m'avait été imposé par la première édition de cette Histoire, réalisée à l'origine pour Le Professeur Cyclope, un mensuel de BD numérique pour lequel j'avais imaginé une narration en scrolling continu, nous explique-t-il. La solution pour l'éditer en livre, c'était ça ou le rouleau façon Torah ! Il y eut également une installation sur rouleau mécanique. Ça faisait des démarches de lecture différentes, j'appelais ça une installation artistique domestique. Pour ce tome 2, j'évoque dans l'album les Revolving Doors, une petite installation que Man Ray avait réalisée en papier découpé, une sorte de carrousel avec des panneaux qui tournent. Ça m'a tout de suite fait penser au principe du pop-up, utilisé généralement dans les livres pour enfants qui s'ouvrent, se déplient et forment du volume, et qui rappelle ce goût qu'avaient les surréalistes pour le collage, pour les objets de cabinets de curiosité. Faire de ces livres des objets artistiques me semblait cohérent. " Dont acte : le deuxième tome de son Histoire de l'art, baptisé sobrement Peindre, propose sur ses deux pages de garde deux superbes pop-up qui plongent immédiatement le lecteur à la fois dans le New York des années 1920, dans l'univers graphique totalement libéré de l'auteur, et dans la vie fascinante du peintre et photographe Man Ray. Un artiste dont les questionnements sur l'art se confondent avec ceux de l'auteur, et sont au coeur de cet album... d'artiste. Peindre, dans une narration qui tient plus du cut up des surréalistes que de la bonne vieille BD franco-belge, invite donc ses lecteurs à une étrange partie d'échecs que mène Man Ray contre lui-même, sous le regard et les commentaires parfois goguenards de Marcel Duchamp. Une rencontre fictive, imaginée de bout en bout par Philippe Dupuy, mais qu'il entrecoupe de moments bien réels issus directement de la vie et du parcours de Man Ray, un artiste qui ne jurait que par la peinture, mais qui sera pourtant connu et reconnu essentiellement pour son travail de photographe. Se joue alors sur l'échiquier de Peindre une partie essentielle et très métaphorique entre le Man Ray peintre et idéaliste (moqué par Duchamp) et le Man Ray photographe et pragmatique, conscient que l'art pour l'art ne nourrit pas son homme. Il deviendra ainsi, à Paris, un fameux photographe de mode, récit qui fera l'objet du troisième et sans doute dernier tome de l' Histoire de l'art de Philippe Dupuy, et qui sera baptisé... Ne pas peindre. A ce stade, Peindre propose une errance bien plus qu'un récit linéaire dans les doutes et certitudes d'un artiste, ce que Philippe Dupuy précise d'ailleurs volontiers, avec une pointe d'agacement : " Non, ce livre n'est pas un biopic sur Man Ray. Je ne sais pas faire de biopic. Par contre, j'ai puisé des choses dans la vie de Man Ray qui font écho à l'artiste que je suis, ou que j'aimerais être. Je me permets plein d'impasses, mais je choisis des instantanés qui donnent écho à des préoccupations, des réflexions qui accompagnent ma propre démarche artistique. Des questions sur la création, ce qu'on a envie de faire, comment on est identifié... Comme Man Ray se demande "c'est quoi la peinture, c'est quoi la photo ?", moi je me demande ce qu'est la bande dessinée, ce que je peux faire de cette chose que j'aime qu'est la bande dessinée, pour faire bouger les lignes, avancer, trouver. Parce que je place très haut le potentiel de la BD. " Ce potentiel, le Parisien Philippe Dupuy tente de l'exploiter au maximum depuis maintenant près de quarante ans. D'abord et surtout dans le duo fusionnel qu'il a formé avec Charles Berberian de 1983 à 2008, leur valant, ensemble, le Grand prix d'Angoulême via des séries comme Henriette ou Monsieur Jean, des carnets de voyage et d'innombrables one shots, mais aussi depuis dix ans en solo ou en duo plus classique (avec la scénariste Loo Hui Phang notamment) dans des oeuvres toujours ambitieuses (tel Les Enfants pâles, récit graphique de plus de 400 pages sorti en 2012 chez Futuropolis), ou explorant bien d'autres voies graphiques et narratives que la simple planche de BD : des concerts dessinés avec Rodolphe Burger ou Dominique A, des performances avec une fildeferiste, des installations, des créations mêlant théâtre, musique, dessin... " Arrêter de travailler avec Charles, ça a été l'opportunité de faire des choses que je ne pouvais pas faire en duo : du spectacle, des performances, des installations, mais toujours avec le dessin au centre. Quant aux livres, je n'ai plus envie de réfléchir à faire un succès ou pas, j'ai appris que ça ne se réglait pas comme ça. Or, pour moi, le temps presse, dans le bon sens du terme. J'ai 58 ans, c'est maintenant que ça devient intéressant, maintenant que la densité du temps est belle. Je dessine beaucoup plus vite, j'ai évacué tout ce qui est alimentaire : je fais les livres que j'ai envie d'avoir ; chaque livre est important, et j'ai envie d'y aller à fond, même s'il y a toujours cette partie d'échecs qui se joue entre le Philippe Dupuy peintre et le Philippe Dupuy photographe, à la manière de Man Ray. " Le peintre en quête d'absolu qui sommeille en lui semble en tout cas prêt à faire échec et mat au photographe en lui, plus pragmatique et conscient de l'ambivalence de la BD, cet étrange art du divertissement : le trait de ses dessins, se passant de tout crayonné, semble désormais aussi libre et lâché que l'homme l'est. " J'ai eu l'envie de me débarrasser d'années de BD dites "classiques", et j'ai surtout longtemps partagé un atelier avec Blutch (NDLR : auteur de BD, notamment Le Petit Christian , La Volupté) : il est le premier à m'avoir dit : "Un dessin n'est jamais raté." Ça a été vachement libérateur. Il m'a appris à dessiner dans l'inconfort, en allant au café, en étant bousculé. Ça amène un autre dessin, on voit des choses arriver, plus proches de la peinture - on y revient... "