En 2011, huit hommes de la communauté mennonite bolivienne de Manitoba sont reconnus coupables d'agressions sexuelles commises entre 2005 et 2009 sur des victimes âgées de 3 à 65 ans. Puisant matière dans cette terrible affaire criminelle, l'auteure canadienne Miriam Toews ( Drôle de tendresse, Pauvres petits chagrins) imagine que deux soeurs de cette communauté et leur descendance - grands-mères, mères et jeunes filles, huit femmes en tout - se rassemblent en secret dans un grenier à foin pour trouver une issue morale à leur situation. Depuis quatre ans, nombre d'entre elles sont retrouvées, à l'aube, inconscientes, rouées de coups et violées. Pour ces chrétiens baptistes qui vivent coupés du monde, ce sont des démons à l'oeuvre, pas des humains. Elles ont 48 heures pour agir. Ne rien faire, rester et se battre ou partir, voilà les options de ces victimes. Ce qu'elles disent retrace avec acuité et intimité la transformation salvatrice de huit femmes passant du statut d'êtres dont il est fait à peine plus de cas que du bétail (ou des " utérus sur pattes ") à celui d'esprits capables de libre arbitre, qui peuvent enfin prendre en main leur destin... Sans user d'artifices excessifs, Miriam Toews a écrit un roman qui galvanise, grâce à l'individualité de ses héroïnes, leur coura...

En 2011, huit hommes de la communauté mennonite bolivienne de Manitoba sont reconnus coupables d'agressions sexuelles commises entre 2005 et 2009 sur des victimes âgées de 3 à 65 ans. Puisant matière dans cette terrible affaire criminelle, l'auteure canadienne Miriam Toews ( Drôle de tendresse, Pauvres petits chagrins) imagine que deux soeurs de cette communauté et leur descendance - grands-mères, mères et jeunes filles, huit femmes en tout - se rassemblent en secret dans un grenier à foin pour trouver une issue morale à leur situation. Depuis quatre ans, nombre d'entre elles sont retrouvées, à l'aube, inconscientes, rouées de coups et violées. Pour ces chrétiens baptistes qui vivent coupés du monde, ce sont des démons à l'oeuvre, pas des humains. Elles ont 48 heures pour agir. Ne rien faire, rester et se battre ou partir, voilà les options de ces victimes. Ce qu'elles disent retrace avec acuité et intimité la transformation salvatrice de huit femmes passant du statut d'êtres dont il est fait à peine plus de cas que du bétail (ou des " utérus sur pattes ") à celui d'esprits capables de libre arbitre, qui peuvent enfin prendre en main leur destin... Sans user d'artifices excessifs, Miriam Toews a écrit un roman qui galvanise, grâce à l'individualité de ses héroïnes, leur courage, leur humour piquant et résilient à la fois. Vous êtes un témoin de l'intérieur de la vie mennonite mais vous déclarez avoir appartenu à une communauté moins fondamentaliste que celle décrite par ce roman. En quoi votre expérience a nourri la voix de ces femmes ? Cela me paraissait essentiel de reproduire le plus fidèlement possible la voix de ces femmes. Je voulais aussi qu'on comprenne qu'elles allaient prendre leurs décisions en tenant compte de leur foi, que ce serait le cadre même de leur conversation. A bien des égards, ces femmes sont exactement comme moi. J'étais familière des modulations de leurs voix et du type d'humour un peu subversif qu'elles utilisent quand elles sont juste entre elles mais j'étais aussi au fait de leur expérience. Qu'importe que j'aie vécu dans un confort plus moderne ou habillée différemment : les règles de nos communautés sont très similaires. Les deux noms de clans sont puisés au sein de ma propre famille : Friesen est le nom de jeune fille de ma grand-mère maternelle et Loewen, celui de ma mère. Le personnage d'Agata lui ressemble d'ailleurs très fort. Un des plus grands défis était de parvenir à faire émerger leur propre voix, de pouvoir les distinguer, compte tenu de la collectivité dont elles proviennent, de ces mêmes expériences qu'elles partagent, de ce savoir reçu. Leurs individualités étaient pour moi très importantes. Pendant ces deux jours, nous réalisons que même si ces femmes sont analphabètes, il a existé au sein de la communauté une éducation alternative, une école secrète menée par la mère d'Augustus Epp, le narrateur... Dans ces colonies ultraconservatrices, l'enseignement est très spartiate et limité aux garçons, rarement au-delà de leurs 10 ans. Mais l'esprit est naturellement curieux à propos du monde et il y a malgré tout des choses ou des individus qui font brèche, il y a de constantes migrations entre l'intérieur et l'extérieur ou avec d'autres communautés. Cela explique comment certains aspirent à la connaissance ou prennent conscience de la pensée, des arts, en dehors de cet univers prescrit. C'est une des choses que souhaitent ardemment ces femmes, finalement. Augustus, instituteur et paria, est par ailleurs le seul homme accepté lors de leurs conciliabules, pour garder un procès-verbal de ce moment. Comment voyez-vous son intervention ? Augustus est mennonite mais privé de ses droits, à peine reconnu comme homme, moqué par ses pairs. Je n'avais pas tant pensé au narrateur qu'au fait qu'il s'agirait forcément d'un homme : aucune des femmes présentes n'est en mesure de lire ou écrire. Je souhaitais qu'il apporte son expérience du dehors à la conversation, montre le contrepoint d'une masculinité non traditionnelle. J'aimais qu'il soit le témoin de ces femmes en train de parler, penser, prévoir un plan. Elles sont les philosophes, il n'est que le secrétaire. C'est un enseignant, mais il apprend d'elles, les aime (en particulier Ona) et les respecte. Elles lui ont redonné un but à un moment de grand désarroi. Si elles s'enfuient, il sera en charge de rééduquer les garçons dans le sens qu'elles souhaiteraient. Ces femmes considèrent qu'un homme doit faire partie du débat pour faire évoluer la situation. La question de la santé mentale est prégnante dans le livre. Dans la communauté réelle, on n'a pas jugé bon de fournir à ces femmes de thérapie pour affronter leur trauma, car au moment des agressions, elles étaient inconscientes... Il y a eu un lot de déclarations extrêmement choquantes mais cette décision-là est tout à fait effroyable. Même si un soutien avait été organisé, aucun thérapeute n'aurait probablement parlé plaudietsch (NDLR : variante du bas allemand, seule langue que parlent ces femmes), elles se seraient retrouvées coupées du coeur de la discussion. Et c'est tout le noeud du problème : elles vivent dans ces communautés reculées, ne parlent pas la langue du pays où elles résident, sont privées d'éducation, n'ont pas la possibilité de quitter le cercle restreint de la colonie sans être accompagnées d'un homme (leur frère, leur père ou leur mari). Ce sont de vrais otages. Qu'en est-il de la situation actuelle de ces femmes ? La découverte des viols a eu lieu il y a dix ans. La BBC a produit un documentaire sur la situation actuelle. Rien n'a changé : apparemment, les hommes sont toujours en prison, mais il y a plus de pression que jamais sur les femmes victimes (dont certaines étaient enfants à l'époque) pour qu'elles passent par l'étape du pardon et que les hommes puissent réintégrer la communauté. Vous montrez que le monde de vos personnages est jusque-là si restreint qu'elles ont même du mal à s'imaginer la mer... Elles interrogent à nouveau la foi à travers la métaphore des formes de vie qui se maintiennent de façon surprenante dans la mer Noire, y compris dans ces couches où il y a très peu d'oxygène. C'était pour moi la métaphore possible du peu d'air que ces femmes sont en mesure de respirer mais de la façon dont elles sont malgré tout remplies de vie...