DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALe
...

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALe Ils ont installé leur campement le long d'un champ de coton, au bord de la route : une demi-douzaine de tentes faites de feuilles de plastique bleues et jaunes, soutenues par des piquets de bois. L'endroit serait, selon la tradition de leur tribu, propice aux unions heureuses. La noce devait avoir lieu le 25 avril. Les nomades étaient arrivés quelques jours avant, le temps de tout préparer. Mais, la veille de la fête, la police a investi les lieux. Les hommes ont été arrêtés, quatre téléphones portables et des vêtements neufs saisis. " Nous n'avions pourtant rien volé ! affirme Malik, libéré depuis sous caution. On leur a montré les factures, mais ils n'ont pas voulu nous croire. Nous, les Pardhis, sommes toujours accusés de tout ! "Les Pardhis appartiennent à l'une des anciennes " tribus criminelles " de l'Inde, selon une appellation inventée par l'administration coloniale britannique. Un décret publié en 1871 (le Criminal Tribes Act) dressait la liste des tribus, pour la plupart nomades, dont les membres, considérés comme des délinquants héréditaires, étaient tenus de s'inscrire sur un registre spécial et soumis à un contrôle renforcé de la police. En 1952, trois ans après l'indépendance, le décret colonial est aboli. Désormais " déclassées ", les anciennes " tribus criminelles " occupent toujours le dernier barreau de l'échelle sociale (lire l'encadré page 75). Aux yeux de la majorité de leurs concitoyens, les Pardhis et les autres restent des délinquants. " Ce sont les gitans de l'Inde ", dit l'écrivain Dilip D'Souza, qui leur a consacré un ouvrage. Ils descendent sans doute d'un clan guerrier du Rajasthan (nord-ouest) mais vivent aujourd'hui en majorité dans le Maharashtra et le Madhya Pradesh, dans le centre de l'Inde. Semi-nomades, ils se déplacent par petits groupes et installent leurs huttes un peu à l'écart des villages. La sous-préfecture de Kaij, un bourg du centre du Maharashtra, compte une trentaine de campements ou hameaux de Pardhis. Voici celui de Chincholi. Au bout d'un chemin boueux, des cabanes faites de branchages et de tôle ondulée abritent une douzaine de familles. Dnyanoba, 42 ans, montre avec fierté ses armes de chasse : un piège de corde et de paille pour les oiseaux, un filet pour le gros gibier. " Mon père était un bon chasseur. Enfant, je le suivais partoutà " Mais, aujourd'hui, cette activité est devenue marginale. Dnyanoba récolte encore, tôt le matin, un peu de miel sauvage dans une forêt qui ne cesse de reculer. Ensuite, quand il peut, il travaille pour un fermier des environs qui lui donne 100 roupies (1,80 euro) par jour. Parfois, sa femme, Rekha, est employée elle aussi, pour 60 roupies. Dnyanoba a connu la prison, comme presque tous les hommes de sa communauté. A deux reprises, il a été arrêté. " Pour rien ", affirme-t-il. La dernière fois, alors qu'il était parti vendre un buffle au marché, la police l'a accusé d'avoir volé l'animal : " J'avais pourtant tous les papiers ! Ils ont fini par me libérer, quelques semaines plus tard. " Lui et les siens ne fréquentent pas les gens du village. " Celui qui est né dans la jungle appartient à la jungle. Les autres, même ceux des basses castes, ne nous acceptent pas ! " lance Fakkad. Sous le turban rose, les yeux du vieil homme disent la rage et le désespoir. A Kanadé, un autre village des environs de Kaij, lorsque les premières familles sont arrivées, elles n'ont même pas eu le droit de puiser l'eau du puits. Les choses ont changé lorsque certaines d'entre elles ont commencé à distiller de l'alcool, une activité semi-clandestine souvent pratiquée par les anciennes " tribus criminelles ". " La vente d'alcool nous a rapprochés des villageois, confie Suvarna. Bien sûr, c'est mal vu de la police, mais cela nous fait vivre. " L'alambic est au fond de la pièce : un chaudron, rempli d'un mélange fermenté d'eau, de sucre de canne et de sel d'ammoniac, posé sur un feu de bois. Installée à Kaij, l'association Yuva Gram, une ONG locale, tente d'apporter son aide à ces populations marginalisées. A sa tête, Hanumant Pandharinath Desmukh, un militant des droits civiques âgé d'une cinquantaine d'années, lui-même originaire d'un village de la région. " Les Pardhis n'ont pas de terres, souligne-t-il. Notre priorité, c'est de faire en sorte qu'ils puissent rester sur le lopin où ils ont construit leurs huttes. Nous essayons de les amener à prendre conscience qu'ils ont des droits et à s'unir pour les conquérir. " " Les Pardhis sont pris dans un cercle vicieux, analyse, de son côté, le sous-préfet de Kaij, Rahul Jadhav. La pauvreté nourrit la délinquance, qui alimente les préjugés. Pour les intégrer à la société, il faut leur donner les moyens de s'en sortir. "Non loin du bourg, près du barrage de Dhanegaon, quelques familles, établies de longue date dans le secteur, ont pu bénéficier, au moment de la construction de l'ouvrage, d'un programme de formation. Devenu pêcheur, Prabhu bénéficie d'une maison en dur et de la télévision. " Depuis que j'ai une profession respectable, affirme-t-il, je n'ai plus de problèmes avec la police ! " Enveloppé dans une couverture pour se protéger de l'humidité, son vieux père, Uddhav, égrène ses souvenirs. " Il y a encore une vingtaine d'années, nous étions des nomades. Nous nous installions à proximité des pâtures communales pour chasser les animaux, tout en étant assez près du village pour pouvoir mendier. Parfois, aussi, nous étions chargés de surveiller les moissons après la récolte, en échange de nourriture. Mais aujourd'hui, il n'y a plus ni forêt ni gibierà "DOMINIQUE LAGARDE