On ne parle que de lui. Il s'affiche à la Une des magazines, inspire des best-sellers aux psys, ressuscite les philosophes anciens, enthousiasme les biologistes. Désormais, c'est surtout du côté des sciences économiques que le bonheur a du succès. Au point qu'une école de pensée a émergé : l'économie du bonheur. Une de ses figures de proue, le brillant économiste britannique Richard Layard, ancien conseiller de Tony Blair, considère que le bonheur est notre principale source de motivation. Ce professeur à la London School of Economics utilise un " indice de bonheur " pour évaluer la portée des politiques publiques. " Je préfère une société heureuse à une société dynamique ", dit-il.
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On ne parle que de lui. Il s'affiche à la Une des magazines, inspire des best-sellers aux psys, ressuscite les philosophes anciens, enthousiasme les biologistes. Désormais, c'est surtout du côté des sciences économiques que le bonheur a du succès. Au point qu'une école de pensée a émergé : l'économie du bonheur. Une de ses figures de proue, le brillant économiste britannique Richard Layard, ancien conseiller de Tony Blair, considère que le bonheur est notre principale source de motivation. Ce professeur à la London School of Economics utilise un " indice de bonheur " pour évaluer la portée des politiques publiques. " Je préfère une société heureuse à une société dynamique ", dit-il. Nombre de scientifiques s'aperçoivent aujourd'hui que le bonheur ne dépend plus des ressources matérielles, en tout cas au-delà d'un certain seuil de développement. Ce constat va à l'encontre de la règle d'or de l'économie selon laquelle le bien-être est tout simplement fonction des revenus. L'argent ne fait pas le bonheur ? Bien sûr, la formule n'est pas neuve. Par contre, des économistes qui s'intéressent au bonheur et cherchent à le mesurer, voilà qui paraît incongru. Certains diront iconoclaste. Pourtant, l'idée fait son chemin. La révolution subjective est en marche. En devenant mesurable, le bonheur intéresse davantage les décideurs politiques. Depuis peu, des indices de bonheur ont vu le jour dans des pays aussi différents que le Royaume-Uni, l'Australie, la Chine ou la Thaïlande, sans parler du Bhoutan, petit royaume sur la bordure de l'Himalaya, qui, lui, a instauré, depuis 1972, le Bonheur national brut pour apprécier le bien-être de sa population. La récession constitue un argument de choix pour les économistes du bonheur. En ces temps de crise, affirmer que croissance et félicité ne riment pas s'est d'ailleurs transformé en leitmotiv. Vivre plus chichement et consommer moins rendent-ils malheureux ? Au contraire, clament les détracteurs - de plus en plus nombreux - de la croissance à tout prix. Leur cible privilégiée : le PIB ou produit intérieur brut, conçu juste après la Grande Dépression pour évaluer la production de l'économie d'un pays. Cet étalon royal a perdu de sa superbe. Il se dégage un consensus jusqu'aux économistes classiques et aux statisticiens pour en reconnaître les limites. En effet, le PIB ne mesure que la quantité de la production nationale. D'où d'incroyables aberrations : les catastrophes naturelles (ouragan, tremblement de terre, marée noireà) font augmenter le PIB, car elles engendrent des dépenses de reconstruction. Plus significatif encore : lorsque la santé de la population s'améliore, le PIB diminue ! Par ailleurs, la progression du produit intérieur brut ne va pas de pair avec l'amélioration des conditions de vie de tous au sein d'un même pays. " Entre 1973 et 2007, la richesse par habitant a augmenté de 80 % en Belgique, mais, pendant la même période, la satisfaction de vie moyenne a diminué de 8,8 %, explique Thierry Jacques, président du MOC (Mouvement ouvrier chrétien). Cela démontre que la croissance profite surtout aux plus riches et donc que les inégalités se creusent. "Toujours à l'affût des changements de vents et des opportunités de damer le pion à la gauche, Nicolas Sarkozy a enfourché son cheval de bataille le premier. En janvier 2008, le président français a nommé une commission internationale d'économistes, dirigée par le célèbre prix Nobel américain Joseph Stiglitz. Sa mission ? Redéfinir un nouvel instrument de mesure qui permette à la fois de réconcilier les citoyens de la planète avec les statistiques, de répondre à la nécessité du développement durable et de donner aux politiques des instruments d'évaluation plus pertinents pour agir. Très suivie par les économistes du monde entier, la commission Stiglitz a déjà remis un pré-rapport qu'on peut consulter en ligne jusqu'au 5 juillet (1). Elle recommande non pas d'abolir le PIB mais de le compléter, notamment en mesurant mieux la répartition des richesses au sein de la population. Les experts proposent également d'intégrer le développement durable. Il existe déjà des indicateurs permettant de mesurer l'impact de l'activité économique sur l'environnement. Le plus en vogue : l'empreinte écologique. Grâce à cet indice mis au point par le WWF, on sait qu'un Belge a besoin de 5,8 hectares pour vivre et consommer. Ce qui est bien au-delà des capacités offertes par la Terre (1,6 hectare par humain). Un autre thermomètre du progrès semble avoir de plus en plus la cote et pourrait faire de l'ombre au PIB. Il s'agit de l'IDH ou Indice de développement humain. Cet indicateur composite, élaboré par les Nations unies depuis le début des années 1990, tient compte du niveau de vie, mais aussi de l'accès à la santé et à l'éducation, en mesurant l'espérance de vie et le taux d'alphabétisation d'une population. Ainsi, Cuba, dont le PIB est faible, est doté d'un IDH très élevéà " Le MOC suggère que la Région wallonne et la Région de Bruxelles mettent sur pied un IDH, comme le font certaines régions en France, annonce Thierry Jacques. Cela permettrait de relativiser le PIB. "En Belgique, c'est surtout Ecolo qui remet en cause l'indicateur vedette de la croissance. Dans son livre-plaidoyer Le Green Deal (éd. Le cri/Etopia), Jean-Marc Nollet propose un tableau de bord qui allierait l'empreinte écologique et l'IDH. " C'est très riche d'enseignements, dit-il. Pris conjointement, ces deux indicateurs montrent qu'aucun pays ne parvient à atteindre simultanément le seuil de durabilité écologique et le seuil de développement acceptable. " Bien que terni, le PIB ne se laissera pas si facilement détrôner. " En termes de recettes publiques ou de prévisions sur l'emploi, il n'existe pas d'indicateur plus fin, avoue Benoît Bayenet, conseiller du ministre wallon de l'Economie Jean-Claude Marcourt (PS). Cela dit, le modèle économique qui prône d'accéder au PIB le plus élevé n'est plus d'actualité. Il paraît donc indispensable de compléter cet indicateur avec d'autres baromètres qui tiennent compte du bien-être. "Voilà l'idée que défend aussi le sociologue de la Vrije Universiteit Brussel (VUB) Mark Elchardus, auteur en 2007 d'une étude sur le bonheur des Belges. " On ne peut intégrer des éléments objectifs et subjectifs dans un même indicateur, dit-il. Demander aux gens s'ils sont satisfaits de leur vie constitue un indice forcément subjectif, qu'il est, par contre, intéressant de comparer au chiffre froid du PIB. "Selon l'étude d'Elchardus (Groupe TOR), le score de satisfaction moyen des Belges à l'égard de la vie atteint tout juste 7/10. " Cela paraît faible comparé à d'autres pays, et vu notre niveau de développement économique, la solidité de l'Etat providence et le caractère démocratique de nos institutions ", commente le sociologue. Les facteurs influençant le plus le bonheur des Belges sont, dans l'ordre, la solitude (avoir une vie sociale riche rend plus heureux), la santé puis l'argent. Tout un programme politique ! (1) www.stiglitz-sens-fitoussi.fr THIERRY DENOËL" Entre 1973 et 2007, la richesse par habitant a augmenté de 80 % en Belgique, mais, pendant la même période, la satisfaction de vie moyenne a diminué de 8,8 % "