Certains employés n'ont quasiment plus mis les pieds au bureau depuis un an et demi. D'un point de vue scientifique, cela a dû être une période intéressante à étudier, non?
...

Certains employés n'ont quasiment plus mis les pieds au bureau depuis un an et demi. D'un point de vue scientifique, cela a dû être une période intéressante à étudier, non? C'est effectivement une transition très intéressante à interroger. Avec mon collègue, nous avons lancé une grande étude en ligne en mars-avril 2020 au sein du personnel des universités belges, un milieu professionnel qui a dû, lui aussi, basculer en distanciel du jour au lendemain. Il s'agissait surtout d'analyser les choses sous le prisme des réunions, mais cela touche forcément plus largement au télétravail. Que disent les résultats? Que le télétravail permet plus facilement d'honorer des réunions par ailleurs de plus en plus nombreuses, liées au mode de fonctionnement intersectoriel. Nos résultats, comme la littérature, montrent que le télétravail est perçu comme une option intéressante pour limiter les déplacements, donc la pollution. Et par conséquent aussi pour diminuer le stress, se dégager plus de temps. Ensuite, il donne une impression d'efficacité accrue, car plus focalisée sur l'ordre du jour. Voilà pour les avantages. Et les inconvénients? Le télétravail peut souligner les vulnérabilités. Par exemple socio-économiques: tout le monde ne dispose pas d'une pièce séparée, d'une bonne connexion, d'un ordinateur de qualité, etc. Ou d'un réseau social pour se décharger de certaines tâches. C'est là qu'intervient la notion de genre: le travail domestique n'est vraisemblablement pas encore tout à fait partagé. Avant, se rendre au bureau était une protection symbolique. On ne devait pas s'y inquiéter de devoir faire tourner une machine... Désormais, ces inégalités sociales et économiques rejaillissent dans la sphère professionnelle. A l'heure du retour en présentiel, les entreprises doivent tenir compte de ces inégalités? Il faut effectivement en tenir compte au moment de généraliser ou non le télétravail. Il ne faudrait pas imposer une série de solutions à tous alors qu'elles ne conviendraient pas à certains. On doit profiter du fait que cette thématique est devenue un sujet de réflexion collective. Ma recommandation serait de lancer une discussion collective sur les risques et les opportunités appris durant cette expérience, puis d'avoir une approche individuelle, une discussion avec chaque travailleur. L'enjeu, désormais, est de trouver un bon mix entre présentiel et distanciel? Je ne veux pas me prononcer sur un nombre précis de jours, car simplement je n'en sais rien, mais il est clair qu'une alternance est à favoriser. Pour avoir le meilleur des deux mondes, pas le pire! L'éloignement nous a justement montré à quel point il ne faut pas négliger les aspects émotionnels, subjectifs, ces interactions qui favorisent la créativité. Motiver les personnes à revenir au bureau, ça signifie redonner de la plus-value à ce qui est fait au bureau? Tirer profit collectivement de l'épreuve traversée implique de questionner des modes de fonctionnement qui semblaient auparavant évidents. Comme ces réunions dans lesquelles on passe tant d'heures. Il s'agira peut-être désormais de faire la distinction entre celles qui nécessitent de prendre des décisions rapides, fonctionnelles, de routine, qui peuvent se tenir par vidéo- conférence, et celles qui exigent de la créativité et qui sont préférables en présentiel. Ce qui nécessite de nouvelles compétences managériales? Je dirais plutôt une occasion de rappeler que le management a une composante réflexive importante qui est peut-être trop souvent mise de côté au profit des aspects stratégiques et objectifs du travail.