Napoléon Bonaparte a pris part à plus de quatre-vingt batailles en vingt-deux ans de carrière militaire. Sa survie même tient du miracle ! Cela dit, une subtile combinaison d'expérience, de perspicacité et de chance n'y est sûrement pas pour rien. Mais était-il ou pas un va-t-enguerre ? C'est là toute la question. En d'autres termes, Napoléon est-il " le " responsable de ces guerres dites " napoléoniennes " ? Un premier constat s'impose. Sous son règne, il y eut plus de guerres lancées par d'autres nations contre la république et l'empire français que dans l'autre sens. Et parfois même sans déclaration préalable. En outre, Napoléon a engrangé des victoires décisives face aux offensives de la coalition austro-russe (Austerlitz, 1805), de la Prusse (Iéna, 1806) et à nouveau de la Russie (Friedland, 1807), puis de l'Autriche (Wagram, 1809). Toutes ces guerres n'ont pas été voulues par Bonaparte. En revanche, c'est bien lui qui a déclenché les campagnes de Russie (1812) et d'Espagne (1808-14).

Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau, 9 février 1807, Antoine-Jean Gros, 1808. La question reste posée : Napoléon est-il le seul responsable des guerres dites napoléonienne? © BRIDGEMAN IMAGES

Si Napoléon a dominé la scène européenne pendant quinze ans, cette longévité doit beaucoup au fait qu'il a rarement été seul contre tous. La politique étrangère des autres grandes puissances - qui va de pair avec le choix de la guerre ou de la paix - était affaire d'expansion territoriale, intérêts commerciaux, contrôle des voies de communication et déploiement maritime, entre autres. Dès sa nomination comme Premier consul en 1799, Napoléon a conclu seize traités de paix au cours des trois premières années. Avec la Russie et l'Autriche, d'une part, mais les accords signés avec Naples ou l'Empire ottoman furent tout aussi cruciaux. La France se trouvait désormais en paix avec tout le monde tandis que, sur son propre territoire, personne ne prenait plus les armes pour s'affronter entre compatriotes. On n'avait plus connu pareille situation depuis 1792. Ces faits irréfutables devraient suffire à mettre en cause, ou du moins à nuancer très fortement son éternelle réputation de fauteur de troubles et de belligérant avide. Comme le démontrera la suite des événements, cette position modérée ne s'avérera du reste pas payante.

The First Kiss This Ten Years!, James Gillray, 1803. Grâce au traité d'Amiens, Napoléon a finalement réconcilié son pays avec l'ennemi britannique. Mais le répit sera de courte durée. © BRIDGEMAN IMAGES

En 1802, quand Bonaparte réconcilie, par le traité d'Amiens, la France et l'Angleterre, l'ennemi héréditaire, l'ambiance est uniformément à l'optimisme. Pour la première fois depuis longtemps, le pays est en paix avec tous ses anciens et ses nouveaux ennemis. Du nord au sud, ses frontières " naturelles " sont rétablies et confirmées. " Je croyais sincèrement que pour la France, l'Europe et pour moi-même, l'avenir était scellé. Et que la guerre était finie ", écrit-il à ce sujet en 1816. " J'étais d'ailleurs déterminé à m'impliquer totalement dans l'administration de la France et reste persuadé que mon exemple aurait été suivi. " Toutefois, les rivalités francobritanniques ne tarderont pas à se raviver.

Le Serment du jeu de paume, Jacques-Louis David, 1791. Le 20 juin 1789, le tiers état promet de doter la France d'une nouvelle constitution. Napoléon n'aura de cesse d'imposer ses idées révolutionnaires dans toute l'Europe.

CONFRONTATION ENTRE LES GRANDES PUISSANCES

L'Angleterre cherchait à éviter que les autres puissances - et pas uniquement la France - soient assez fortes pour lui faire de l'ombre. La Russie voulait retrouver une position dominante en Méditerranée, contrôler les pays baltes et la Finlande et annexer la Pologne. Un tel expansionnisme inquiétait l'Empire autrichien qui poursuivait les mêmes ambitions depuis toujours - bien plus que celui de Napoléon. Vienne régnait sur toute l'Europe centrale, l'empire couvrant les territoires actuels de l'Autriche, de la Hongrie, de la Tchéquie et de la Slovaquie, plus des parties de la Pologne, de l'Ukraine, de l'Italie, de la Slovénie, de la Croatie, de la Serbie et de la Roumanie. De quoi alimenter les conflits paneuropéens qui, bien avant l'ère napoléonienne, se réglaient indifféremment par les armes. Les actes de Napoléon doivent être replacés dans ce contexte. L'antagonisme prévalant entre les deux plus grandes puissances, le Royaume-Uni et la France - sous le royaume du xviie siècle, la république et puis le Premier empire - incitait logiquement Napoléon à maintenir et à étendre la domination française sur le continent. Vu la suprématie maritime des Anglais, il n'avait tout simplement pas le choix. Mais cette hégémonie a conduit à la modernisation de tous les pays intégrés à l'Empire et des Etats vassaux. Certains restaient encore figés en pleine féodalité, et notamment la Prusse où il a aboli le servage. En dehors de l'Espagne, l'esprit des Lumières s'est propagé à travers l'Europe avec des retombées concrètes comme l'Etat de droit, l'égalité et les libertés civiles, et ce principalement sous l'impulsion de Bonaparte.

Napoléon peut bien regarder la mort en face. Ses campagnes ont coûté la vie à plus de 1 400 000 soldats. Ces desseins valaient-ils ce tribut en vies humaines ? © BRIDGEMAN IMAGES

PERTES HUMAINES

Les guerres napoléoniennes se sont soldées par un nombre épouvantable de victimes. C'est indéniable. Le bilan exact ne peut être établi avec certitude car, à l'époque, les pertes civiles étaient rarement prises en compte. Nous disposons toutefois de chiffres approximatifs : entre 1799 et 1815, 2 015 500 hommes ont servi dans l'armée napoléonienne. Quelque 407 000 d'entre eux sont morts, mais pas toujours en combattant. Près d'un cinquième a succombé aux maladies, privations et blessures, auquel s'ajoutent 607 500 prisonniers de guerre et disparus, soit un million au total. Du côté des forces ennemies, le bilan est sensiblement plus élevé. Selon les sources, les pertes oscillent entre un et deux millions et demi. A titre de comparaison, la guerre de Trente Ans (1618-1648) a causé entre cinq et sept millions de victimes. En quatre ans, la Première Guerre mondiale a, elle, coûté la vie à 1 400 000 de soldats français. Neuf millions de soldats et huit millions de civils ont péri dans toute l'Europe. Mais ces chiffres bien plus tragiques ne légitiment en rien les pertes liées aux campagnes napoléoniennes. Napoléon porte-t-il la responsabilité du désastre ? Incontestablement ! Mais toute la responsabilité, certainement pas.

En 1945, en pilonnant Dresde, l'aviation anglaise a décimé plus de 30 % des habitants en à peine vingt-deux minutes. Après trois jours de bombardements, la cité allemande a été entièrement détruite et 30 000 civils y ont laissé la vie. Churchill a-t-il été sommé de rendre des comptes pour ces victimes ? A-t-on fait des reproches à Eisenhower ? Non, et c'est compréhensible. Une fois que la guerre a éclaté, les deux hommes n'ont fait que ce qu'ils avaient à faire. Et cela vaut aussi pour Napoléon. Tout ce qu'on peut tirer de ces statistiques désastreuses se résume à cette leçon : évitons la guerre, à n'importe quel prix !