Il a beau avoir 82 ans, Christo est toujours ce condensé d'énergie dont la foi artistique est prête à déplacer les montagnes bureaucratiques. Même sans Jeanne-Claude, son alter ego qui s'en est allée en 2009 et dont il utilise toujours le nom pour cosigner ses oeuvres, l'homme ne cède rien à l'apathie. Lors de la conférence de presse du 24 octobre dernier, il emmène les journalistes au pas de charge à travers les couloirs de l'ING Art Center de Bruxelles. Débit de mitraillette et vivacité d'esprit, il expédie la corvée en moins de trente minutes. Il ne faut pas y voir de mépris : depuis le début de sa carrière, Christo Vladimiroff Javacheff joue contre la montre. Parlez-lui d'ordinateur, de téléphone, de voiture, voire d'un éventuel assistant, la réponse sera la même : " Je n'ai pas le temps. " Le faire asseoir, c'est le punir, lui qui a l'habitude de rester debout entre quatorze et quinze heures par jour dans son atelier de Soho. " Il n'y a rien de tel que se tenir sur ses jambes pour appréhender l'espace ", livre-t-il en guise de mode d'emploi.
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Il a beau avoir 82 ans, Christo est toujours ce condensé d'énergie dont la foi artistique est prête à déplacer les montagnes bureaucratiques. Même sans Jeanne-Claude, son alter ego qui s'en est allée en 2009 et dont il utilise toujours le nom pour cosigner ses oeuvres, l'homme ne cède rien à l'apathie. Lors de la conférence de presse du 24 octobre dernier, il emmène les journalistes au pas de charge à travers les couloirs de l'ING Art Center de Bruxelles. Débit de mitraillette et vivacité d'esprit, il expédie la corvée en moins de trente minutes. Il ne faut pas y voir de mépris : depuis le début de sa carrière, Christo Vladimiroff Javacheff joue contre la montre. Parlez-lui d'ordinateur, de téléphone, de voiture, voire d'un éventuel assistant, la réponse sera la même : " Je n'ai pas le temps. " Le faire asseoir, c'est le punir, lui qui a l'habitude de rester debout entre quatorze et quinze heures par jour dans son atelier de Soho. " Il n'y a rien de tel que se tenir sur ses jambes pour appréhender l'espace ", livre-t-il en guise de mode d'emploi. Ce sentiment d'urgence lui vient d'un parcours de vie chahuté. Echappé du bloc communiste en 1957, il s'est vu confisquer dix-sept années de sa vie. Dix-sept ans pendant lesquels, muni d'un passeport Nansen - le même que Chagall, Stravinsky ou Nabokov -, il a erré seul et apatride aux quatre coins de l'Europe, de la Belgique à la Suisse, en passant par l'Italie. " Très rapidement j'ai compris que je serais l'homme qui n'appartiendrait à aucun pays. Je n'ai jamais étudié le français, ni l'anglais, ce sont des langues que je ne sais pas écrire, je les ai apprises dans la rue. Même le bulgare (NDLR : d'origine tchèque, Christo est né à Gabrovo en Bulgarie), je ne sais plus le parler ". Les conséquences de cette situation ne sont pas anodines : Christo n'aura de cesse de préserver la seule part de lui que le politique n'a pas endommagée : son art. Ce dernier, l'artiste l'exige " sans compromis et sacré ", n'acceptant pas le moindre centime des pouvoirs publics afin d'en préserver l'indépendance. Artistiquement parlant, Christo s'est juré qu'on ne lui imposerait rien. Il est d'ailleurs piquant de constater que les attachées de presse chargées d'encadrer la visite du maître en Belgique sont obligées de relayer le fait que " Christo ne répondrait pas aux questions d'ordre politique ". Paradoxal, car il est difficile de trouver oeuvre plus politique que la sienne. Surtout quand on sait combien l'intéressé a dû batailler ferme avec les différents niveaux de pouvoir, parfois pendant plusieurs décennies, pour imposer les visions sorties de son imaginaire. C'est flagrant avec un projet comme The Gates, mené à New York entre 1979 et 2005. Présenté entre le 12 et le 28 février 2005, il s'agissait un parcours de 37 kilomètres à travers Central Park. Le tout ponctué de 7 500 portiques, hauts d'environ 5 mètres, placés à 4 mètres d'intervalle et coiffés d'un rideau de tissu vinyle de couleur orange safran. Le résultat sera sublime, comme lorsque la couleur et la forme colonisent le réel. Mais également controversé, aux yeux de ces nombreux habitants pour qui le parc incarnait encore un dernier sanctuaire naturel, fantasmé, échappant à la ville tentaculaire. Un documentaire éponyme, réalisé en 2007 par Antonio Ferrera, Matthew Prinzing, Albert et David Maysles, retrace la joute démocratique qu'a représentée cette aventure : on y voit Christo défendre bec et ongles son projet devant le plus que sceptique conseil d'administration du célèbre parc new-yorkais. On aurait tort pour autant d'imaginer un Christo revanchard et guidé par la seule souffrance. Au contraire, il y a beaucoup d'humour et d'ironie dans ses projets. " On oublie souvent cet aspect de mon travail, s'amuse-t-il. Je prends un plaisir considérable à voir les hommes politiques obligés de discuter d'un sujet aussi trivial que l'empaquetage d'un monument. J'ai éprouvé une joie sans mélange lorsque Helmut Kohl a saisi le Parlement à propos de mon idée d'emballer le Reichstag (NDLR : le 25 février 1994, les députés allemands, par 292 voix contre 223, se sont prononcés en faveur du projet tandis que le chancelier criait au scandale).Quelle ironie de voir un gouvernement soumis aux règles du jeu que j'ai fixées ! " Forte de 80 oeuvres originales - maquettes, dessins et collages -, l'exposition de l'ING Art Center est un régal pour l'oeil et pour l'esprit. On y suit le fil du parcours ficelé de main de maître de Christo et Jeanne-Claude depuis leurs débuts - Wall of Oil Barrels, rue Viconti à Paris en 1961 - jusqu'au 22e et dernier projet urbain réalisé - The Gates, évoqué plus haut -, en passant le Pont Neuf parisien, emballé pendant quinze jours en 1985, ou Surrounded Islands, qui voyait les îles de la baie de Biscayne à Miami encerclées d'une ceinture en polypropylène rose fuchsia pour deux semaines en 1983. Pour Patricia De Peuter, curatrice associée de l'événement, " l'accrochage met en évidence l'importance primordiale du dessin dans la genèse, l'évolution et la cristallisation de chacun des projets. Pour Christo, dessiner est un " chemin vers le réel " auquel il s'adonne quotidiennement. " Il est vrai que les oeuvres dessinées originales sont absolument fascinantes, d'autant plus qu'elles participent du rapport traditionnel aux galeries d'art - leur vente permet de récolter les fonds nécessaires à mettre les projets d'envergure en place - tout en préparant des réalisations qui s'affranchissent tant du marché de l'art que de la représentation. Une odyssée plastique qui est l'une des plus prenantes de ce siècle et dont l'on trépigne de découvrir le prochain volet. A son habitude, Christo l'a formulé depuis longtemps... En 1978, il imaginait ainsi un mastaba, un type d'architecture funéraire né en Egypte pendant le Moyen Empire, qui prendrait place dans l'oasis de Liwa, à Abou Dhabi. Constitué de 395 000 barils d'essence de couleurs spécialement conçus pour l'oeuvre, l'édifice de 150 mètres de hauteur dépasserait la pyramide de Khéops de quelques mètres. Une nouvelle folie démiurgique bientôt mise en chantier. Il y a fort à parier qu'elle ne manquera pas de poser question, dans un émirat qui symbolise la civilisation du pétrole à travers le monde. Urban Projects, Christo et Jeanne-Claude, à l'ING Art Center, à Bruxelles, jusqu'au 25 février prochain. PAR MICHEL VERLINDEN