Le Vif/L'Express : Retrouver deux airs inconnus d'une £uvre oubliée de Vivaldi, c'est la récompense suprême pour une musicologue, non ? Quand, en plus, ces fragments sommeillaient quelque part dans le Hainaut, ensevelis dans la collection des ducs d'Arenberg, à Enghien... Quelle découverte !

Marie Cornaz : Oui, c'est une expérience fantastique et il faut beaucoup de chance. Mais n'allez pas croire que ce n'est qu'un coup de poker. Un considérable travail d'inventaire, de classement, de mises à jour et de recoupements ont conditionné cette découverte.
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Marie Cornaz : Oui, c'est une expérience fantastique et il faut beaucoup de chance. Mais n'allez pas croire que ce n'est qu'un coup de poker. Un considérable travail d'inventaire, de classement, de mises à jour et de recoupements ont conditionné cette découverte. Ce n'est pas si simple... Ni si romantique. Ma réaction première a plutôt été la réticence, le scepticisme : " Bof, ce n'est sans doute pas un Vivaldi authentique... " Car, à l'époque, on ne se gênait pas pour emprunter une signature qui n'était pas la sienne. Je me suis dit aussi : si, par miracle, il s'agit bien d'une aria de Vivaldi, cela risque fort de n'être qu'une copie d'une £uvre déjà répertoriée. Or ce n'était pas le cas : sur les six arias de Vivaldi conservés à Enghien, deux étaient inédites et appartenaient à L'Inganno trionfante in amore. Vestiges d'un opéra tombé aux oubliettes et représenté à Venise à l'automne 1725. L'opéra est considéré comme un point crucial et pourtant très méconnu de la carrière théâtrale du compositeur, il préfigurait des chefs-d'£uvre tels qu' Orlando furioso. C'est le Vivaldi des années 1720 qui virent éclore les Saisons... La réponse se trouve dans l'origine de cette découverte, autour de 1995. A l'époque, je travaillais sur l'histoire du théâtre de la Monnaie au XVIIIe siècle. Or les ducs d'Arenberg entretenaient une relation très privilégiée avec cette institution. En outre, le duc Léopold-Philippe d'Arenberg (1690-1754), grand admirateur d'opéras italiens organisait des concerts chez lui. Il y employait notamment le chanteur Landi qui gérait une troupe itinérante spécialisée dans les opéras italiens. Quelques membres de cette troupe avaient même créé certains opéras de Vivaldi à Venise. Une visite des riches archives des ducs s'imposait pour en savoir plus. Et là, première surprise ! Je découvre un fond musical unique en Belgique : plus de deux mille £uvres constituées dès la fin du XIIe siècle. Mais quel foutoir ! Il fallait tout organiser et même reconstituer des parties d'£uvres disséminées. Oui, c'était un véritable jeu de piste ! Car les différentes composantes des deux airs inédits étaient éparpillées dans les archives. Il m'a fallu du temps pour rassembler la partie voix et basse continue qui seule portait la mention de Vivaldi et les autres parties qui en étaient dépourvues, comme la partition violon, par exemple. Il fallait ensuite s'assurer que tout cela relevait bien d'un ensemble authentifié par les meilleurs spécialistes. L'Inganno trionfante est constitué de trois actes, cela doit faire quelque quarante arias. Le travail de redécouverte est loin d'être terminé ! Par ailleurs, j'ai aussi retrouvé dans la collection d'Arenberg d'autres arias déjà connues de Vivaldi, dont certaines issues de Griselda. A côtés des £uvres identifiées, d'autres ont été répertoriées comme anonymes. Mais attention ! Ce qui est anonyme ne le reste pas forcément. Ainsi, grâce à Internet, une musicologue vient d'attribuer un des documents inconnus d'Enghien à Alessandro Scarlatti. Mais Enghien recèle d'autres trésors comme un exemplaire unique du second livre pour clavecin de Pierre Février (1696-1760). J'ai aussi mis au jour d'autres airs inconnus de contemporains de Vivaldi entre 1720 et 1730. Il faut savoir que, si Vivaldi était très célèbre de son vivant, sa notoriété s'est tout à fait dissoute après sa mort. Il a fallu attendre le XXe siècle pour qu'il redevienne la star du baroque que l'on sait. De plus, la redécouverte de sa musique vocale est encore plus récente. Aujourd'hui, ses opéras font l'objet d'une recherche très active, notamment sous l'impulsion du musicologue Peter Ryom. Son travail est fort précieux, car il a inventorié tous ses opéras à partir des livrets qui, souvent, étaient les seuls à être imprimés. Grâce à la classification de Ryom, on connaît tous les incipit d'opéra. Ce repère fiable m'a beaucoup aidée à identifier mes arias. Une remarque tout d'abord : avant cet enregistrement inédit, nous avons déjà présenté les arias retrouvées d'Enghien au palais des Beaux-Arts en 2010, sous le titre : Vivaldi : l'incroyable découverte. C'était Vivica Genaux et l'ensemble Les Agrémens qui avaient alors superbement recréé le fragment d'opéra. Mais la soprano Ann Hallenberg choisie pour le CD est remarquable elle aussi. Il n'est pas seulement un chef baroque formidable, il fait aussi partie des meilleurs exégètes de Vivaldi. Il peut indiquer avec certitude si ses airs inédits ont été réutilisés dans d'autres occurrences de l'£uvre, ce qui lui permet de livrer des éléments d'identification. Par sa compréhension aiguë de l'écriture du compositeur, il est capable de recomposer un habillage orchestral à la fois discret, fidèle et cohérent Je conseille souvent les jeunes musicologues. Avec Internet, l'accessibilité des sources est immense : vous pouvez instantanément consulter un manuscrit numérisé à Naples... Mais la réelle difficulté est plus que jamais : comment chercher dans ce dédale ? Comment s'orienter dans ce gigantes-que jeu de piste d'aujourd'hui ? Sortie en CD (Naïve) des deux arias oubliées : Vivaldi, New Discoveries II, Ann Hallenberg (soprano), Mondo Antiquo, Frederico Maris Sardelli (dir.). PHILIPPE MARION