(1) La Belgique docile, éd. Ceges/ Luc Pire, 2007 (2) H. Van Goethem & J. Velaers, Léopold III, de koning, het land, de oorlog, éd. Lannoo, 1994.
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(1) La Belgique docile, éd. Ceges/ Luc Pire, 2007 (2) H. Van Goethem & J. Velaers, Léopold III, de koning, het land, de oorlog, éd. Lannoo, 1994.Cette fois, son passé ne l'a pas rattrapé. En refaisant récemment surface, le risque n'était pas nul. Léopold III avait une opinion bien arrêtée sur la question juive et sur la façon de la gérer, à la veille de l'embrasement de l'Europe. Fin janvier 1940, le péril enfle aux frontières belges. Léopold III se fait du souci pour la sécurité du pays. Il confie par lettre au Premier ministre Hubert Pierlot ce que lui inspire la présence de réfugiés sur le territoire national. " L'autorité ne peut être assez sévère à l'égard des éléments douteux qui, pour la plupart, sont des étrangers ou des Belges de fraîche date. On estime à 30 000 le nombre d'israélites entrés frauduleusement en territoire belge depuis la guerre 14-18. La plupart de ces étrangers deviennent les agents d'une propagande subversive. Je ne puis concevoir une telle insouciance de la part des pouvoirs publics. " La réflexion royale, au parfum d'injonction, a fait sursauter les historiens du Ceges chargés de passer au crible l'attitude des autorités belges face à la persécution des Juifs durant la Seconde Guerre. Assimiler des israélites à des agents subversifs : le roi y est allé fort, décodent les chercheurs. " L'assimilation est d'autant plus frappante que le souverain ne nuance même pas son propos en relevant le fait que ces personnes seraient allemandes ou viendraient d'Allemagne. " De ce Reich hitlérien, ignoré par le roi dans sa missive. Voilà qui méritait d'être consigné dans La Belgique docile (1), rapport scientifique exécuté à la demande du Sénat, aux conclusions accablantes. Elles ont conduit, en janvier dernier, les autorités politiques à exprimer le mea culpa de l'Etat belge pour son attitude envers la persécution des Juifs. Léopold III y a sa place. Pour avoir apporté, à sa manière, sa petite pierre à l'édifice. La pièce qui le concerne, versée au dossier, passe pourtant royalement inaperçue. Rien n'est fait pour aider à la débusquer, à la page 147 d'un ouvrage qui en compte 1 100. Se rabattre sur l'index des noms cités n'est d'aucune utilité : la référence à Léopold III fait l'impasse sur ladite page. Oubli volontaire ? " Erreur technique ", assure Rudi van Doorslaer, le patron du Ceges et directeur des travaux. Inutile d'y soupçonner une quelconque volonté de masquer l'opinion de Léopold III au regard des parlementaires à qui revenait la délicate mission de traduire le fruit du travail des historiens en recommandations politiques. Toujours est-il que les sénateurs n'ont pas soulevé le lièvre, lors de leurs travaux. Léopold III n'est pas sorti du lot des autorités belges épinglées pour leur comportement sous l'Occupation. Les quatre chercheurs auditionnés au Sénat y ont veillé, en leur âme et conscience : " Après en avoir longuement discuté entre nous, nous avons décidé de ne pas évoquer le roi Léopold III dans les conclusions présentées au Sénat ", confie Rudi Van Doorslaer. Agir autrement, plaide le responsable des travaux, aurait braqué les projecteurs sur le souverain disparu, et l'aurait livré à la manchette des journaux. Léopold III ne méritait pas que la presse en fasse ses choux gras. " Son attitude à l'égard des Juifs n'était pas celle d'un raciste biologique. Elle relevait d'un antisémitisme classique, lié à la droite catholique. " Répandu parmi les élites de l'époque. Co-auteur de ce qui reste la biographie de référence sur Léopold III (2), l'historien anversois Herman Van Goethem abonde dans ce sens. " Insister sur Léopold III n'aurait rien apporté à ce que l'on a déjà établi sur son antisémitisme. " Pour s'en convaincre, direction la caserne Dossin à Malines. L'ancien camp de transit pour les Juifs voués à la déportation est devenu, depuis janvier dernier, le Musée juif de la Déportation et de la Résistance. Sur un mur blanc au deuxième étage, Léopold III y a droit à une mention. Pour ces propos, tenus par le roi le 19 novembre 1940 à son secrétaire, le comte Capelle, qui les a rapportés : " Vous connaissez mes idées au sujet des Juifs. Je vous en ai souvent parlé. Le mal qu'ils ont fait n'est pas suffisamment connu. Ils sont les grands coupables de nos malheurs. " Le parti pris par les historiens de passer sous silence Léopold III devant les parlementaires a été payant. Quoique la méthode puisse se discuter. " Le rôle de l'historien n'est évidemment pas de nourrir les outrances. Mais il vaut toujours mieux jouer la transparence. A peu près tout le monde a un cadavre dans son placard. Tôt ou tard, il sortira ", estime cet autre spécialiste de Léopold III, l'historien de l'UCL Michel Dumoulin. De fait. Si Léopold III a pu passer entre les gouttes de la délicate question juive, il n'a pu éviter d'être éclaboussé. C'est à son fils, Albert II, que la rédaction du magazine flamand, Joods Actueel a jeté le gant, via une carte blanche : " Le roi lui-même doit aussi s'exprimer sur la responsabilité de l'Etat belge dans la persécution des Juifs en Belgique. " C'est à Albert II, chef de l'Etat, qu'il appartient de poser ce geste fort. Le périodique argumente : au lieu d'en laisser le soin à ses Premiers ministres, Guy Verhofstadt (Open VLD) en 2005, puis Elio Di Rupo (PS) en septembre dernier, le roi ferait bien de prendre exemple sur le mea culpa prononcé en 1995 par le président de la République française, Jacques Chirac. Joods Actueel prend Albert II au mot : " Dans ses allocutions, le roi évoque la sombre période des années de guerre pour mettre en garde contre l'intolérance et le racisme. Voilà qui renvoie au rôle du Palais royal lui-même durant cette période. " Léopold III, le retour... L'appel au roi est resté lettre morte. Non pas qu'il soit totalement insensé, considère Rudi Van Doorslaer : " La rédaction de Joods Actueel veut que le Palais se justifie moralement. Sous l'Occupation, le roi mais aussi le car-dinal Van Roey (NDLR : archevêque de Malines), étaient les dirigeants moraux du pays. Pourquoi leurs successeurs ne s'en expliqueraient-ils pas ? " Parce que la perspective n'emballe personne. Elle gêne, au sein même de la communauté juive. " La question est très ennuyeuse. Le discours du Premier ministre Di Rupo en septembre dernier à la caserne Dossin, en présence du prince Philippe, suffit ", relève Maurice Sosnowski, président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB). Elle n'enchante nullement des sénateurs qui se sont impliqués dans ce délicat dossier. Philippe Mahoux (PS) s'en tient à la lettre aux résolutions du Sénat : " La comparaison avec le geste du président Chirac méconnaît notre système constitutionnel. En Belgique, le Premier ministre s'exprime au nom du gouvernement. Pas le roi. " Ce serait, en prime, imposer à Albert II une pénible épreuve personnelle : " Faut-il lui demander de reconnaître que son père s'est mal comporté durant la guerre ? Cela tourne à l'acharnement. Non ! Il faut tourner la page ", tranche Francis Delpérée (CDH). Sans froisser à nouveau la mémoire de Léopold III. PIERRE HAVAUX