L e 7 novembre 1997, un trafiquant de drogue, Saïd Charki, fonce en voiture sur des policiers et est abattu d'une douzaine de balles, rue Brogniez, à Anderlecht. Le quartier de Cureghem (environ 20 000 habitants) entre en ébullition. S'ensuivent trois journées d'émeutes et 400 jeunes Belgo-Marocains dans les rues. Les pouvoirs publics vont alors dépenser des dizaines de millions d'euros pour rétablir le dialogue avec les habitants, stimuler le secteur associatif, rénover l'environnement urbain. Pour quel résultat ?
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L e 7 novembre 1997, un trafiquant de drogue, Saïd Charki, fonce en voiture sur des policiers et est abattu d'une douzaine de balles, rue Brogniez, à Anderlecht. Le quartier de Cureghem (environ 20 000 habitants) entre en ébullition. S'ensuivent trois journées d'émeutes et 400 jeunes Belgo-Marocains dans les rues. Les pouvoirs publics vont alors dépenser des dizaines de millions d'euros pour rétablir le dialogue avec les habitants, stimuler le secteur associatif, rénover l'environnement urbain. Pour quel résultat ? Onze ans plus tard, le 23 mai 2008, Anderlecht évite de justesse le choc frontal entre des " Blancs " et des " Marocains " décidés à en découdre. Cet automne : rebelote. La chaussée de Mons, entre la porte d'Anderlecht et la station de métro Clemenceau, vit sept soirées agitées. Un jeudi d'octobre, vers 16 heures. Le calme semble revenu à Cureghem. Mais l'hélicoptère de la police fédérale tournoie toujours au-dessus de la zone. " Il suit une voiture ", hasarde une riveraine de la rue Haberman. La tension est palpable, les gens se hâtent. C'est la sortie des écoles. Malgré les poteaux devant l'Institut de la Providence, les voitures s'engagent à une vitesse excessive dans la rue étroite. Un cyclomoteur se lance dans un rodéo sur le trottoir. Personne n'accepte de parler. Méfiance à l'égard des médias, crainte des représailles. Un jeune guetteur tend l'oreille aux propos échangés avec une dame du quartier. Dans un tel climat, la rumeur va bon train. " La police vient de trouver 700 vélos dans un entrepôt ", assure la riveraine. Vérification faite, on en a trouvé seulement une centaine. " Ici, il y a du racket, déclare une pharmacienne de la chaussée de Mons, déjà cambriolée à trois reprises. On vole un vélo, puis on revient le proposer à son propriétaire contre 20 euros. Celui-ci paie et ne dit rien. Avec moi, ça ne marche pas car j'ai une assurance. " Installé depuis quinze ans dans le quartier, un garagiste libanais sourit largement : " Les feux ont été mis au clignotant orange tellement il y avait de vols dans les voitures à l'arrêt. Les gars faisaient le tour de la voiture, se servaient puis disparaissaient dans les rues voisines. Mais, allez, ce n'est tout de même pas le Bronx ! " N'empêche : prudent, l'homme rentre tous les soirs dans sa commune du sud de Bruxelles. A cette heure de pointe, les clients défilent dans les magasins. Chez Saïd le libraire, la porte s'ouvre toutes les minutes. C'est Plus belle, la vie, version Cureghem ! Il a un mot gentil pour tous ses clients. " Quand j'en vois un qui va péter les plombs, je lui offre un café, je parle avec, raconte-t-il. Les policiers ne savent pas s'y prendre. Actuellement, les gens n'osent plus croiser leur regard de peur de se faire contrôler. " L'intimidation a changé de camp. Il y a quelques semaines encore, c'étaient les caïds belgo-marocains qui paradaient, obligeant les autres à fixer le bout de leurs chaussures. " Les flics font les malins ", confirme, maussade, un jeune homme planté à un coin de rue. Majoritaires, les " Marocains " - beaucoup ont la nationalité belge -, sont redoutés par les vieux Belges du quartier, les Turcs, les Libanais, les Européens de l'Est et même les Blacks. " Ils ne savent pas relativiser leur image ", constate Adil Fares, auteur d'un mémoire en sociologie urbaine - Vrije Universiteit Brussel - sur les itinéraires comparés de jeunes Rifains (1) ayant - ou non - versé dans la délinquance. " De bonnes relations parentales et le fait d'avoir fréquenté une école "blanche" laissent en général présager une évolution favorable ", en a déduit le jeune sociologue. Le développement d'une " identité scolaire " est également important : celle-ci semble protéger le jeune contre l'influence néfaste de copains délinquants. Le manque de contrôle social et une plus grande permissivité à l'égard des garçons, qui passent une partie importante de leur temps à l'extérieur, induisent une véritable culture de rue machiste. En soirée, Cureghem se pare de lumières urbaines. Sur la place Lemmens, qui pourrait être belle n'était son atmosphère pesante, trois gaillards aux mines sombres nous enjoignent de déguerpir sous peine de perdre nos appareils photo. Le quartier est livré à des trafiquants de toutes sortes, surtout de drogue. Quai de l'Industrie, rues de Liverpool et de Birmingham, c'est le marché à ciel ouvert des voitures d'occasion (parfois volées), en partance pour l'Afrique. Un endroit potentiellement dangereux. " Une jeune fille avait réussi à s'échapper d'un entrepôt où son amie se faisait violer par des jeunes, se souvient un policier. Revenue en ville, elle a demandé de l'aide à un homme qui, au lieu de nous prévenir, a donné l'alerte aux agresseurs. Heureusement, nous avons réussi à les attraper parce qu'ils avaient laissé des traces. Mais l'autre court toujours... " Djamel, 30 ans, habite à quelques encablures de la maison communale, de l'autre côté de la chaussée de Mons. " Sur une seule semaine, j'ai compté 35 coups de feu dans ma rue, raconte-t-il. Personne n'a prévenu la police. De ma chambre, quand il y a des bagarres, j'entends les os craquer. " On se bat pour des pertes au jeu, des dettes, un mot de travers. L'agressivité est à fleur de peau. Les insultes fusent à la moindre remarque, que celle-ci vienne d'un habitant, éc£uré par la malpropreté de son voisin, ou d'un policier en uniforme. Un peu plus loin, des vitraux de l'église Saint-Eloi ont été brisés par des jets de pierre. Régulièrement, des voitures brûlent au pied de l'immeuble social des Goujons. Pour défier les flics. Un jeu du chat et de la souris dont l'issue reste, à ce jour, incertaine. " Pourtant, conclut Nabil, je me sens bien à Cureghem, parce que le centre de Bruxelles n'est pas loin. " (1) Habitants du Rif, région montagneuse et rebelle dans le nord du Maroc..Marie-Cécile Royen Reportage photo : Frédéric Pauwels