Dans Les Loyautés, son précédent roman, Delphine de Vigan explorait les liens de solidarité invisibles qui nous rattachent aux autres par le ciment instantané d'une promesse ou d'une expérience commune. C'est parce qu'elle a elle-même été maltraitée dans son enfance, plaie muette toujours béante, que Hélène ressent le besoin irrépressible, quasi vital, de sauver cet élève dont la " façon de se tenir, de se soustraire au regard " trahit la détresse.
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Dans Les Loyautés, son précédent roman, Delphine de Vigan explorait les liens de solidarité invisibles qui nous rattachent aux autres par le ciment instantané d'une promesse ou d'une expérience commune. C'est parce qu'elle a elle-même été maltraitée dans son enfance, plaie muette toujours béante, que Hélène ressent le besoin irrépressible, quasi vital, de sauver cet élève dont la " façon de se tenir, de se soustraire au regard " trahit la détresse. L'humain, le relationnel, le désarroi des corps... Ces ingrédients, l'auteur de Rien ne s'oppose à la nuit les place une fois encore sous son microscope dans ce nouveau livre dont le titre, Les Gratitudes, emprunte au même lexique des sentiments, comme pour souligner sa filiation. Pour autant, pas de suite, de redite ni de mimétisme, sinon peut-être dans la structure chorale et dans la perméabilité aux plus infimes vibrations de l'âme. L'auteure aborde d'autres rives. L'enfance brisée cède ici la place aux abîmes de la vieillesse, à travers le portrait juste et sensible d'une mamie contrainte d'intégrer une maison de retraite après un inquiétant trou noir. Le début de la fin pour cette " vieille dame aux allures de jeune fille " attachée à son indépendance et qui digère difficilement cette assignation à " une vie amoindrie, rétrécie, mais parfaitement réglée ". L'esprit est toujours vif, volontiers espiègle, mais les mots se dérobent inéluctablement. Devenus volatils, ils se télescopent dans la bouche de Michka pour former des phrases au comique involontaire qui rappellent les lapsus hilarants du prince de Motordu, le personnage de Pef. Un effacement de la pensée dont la conscience aiguë rend la pilule de la vieillesse d'autant plus amère. " A la fin il n'y aura plus rien, plus de mots, tu comprends, ou bien alors n'importe quoi, pour remplir le vide. Tu imagines, un monospace... un monoglotte de vieille peau, toute solifère... ", se désole la résidente. Un tableau de la dépendance résumé par les cauchemars qui la hantent, et dans lesquels elle est pourchassée par une directrice qui lui renvoie en pleine figure son inutilité sociale. Heureusement, ce dernier acte est illuminé par l'amour que lui portent deux témoins bienveillants, résolus à rendre son naufrage le plus paisible possible. Il y a d'abord Marie, que Michka a sauvée des griffes d'une enfance cabossée. Et qui, ayant " compris que quelque chose avait basculé et que le temps dorénavant nous serait compté ", redouble d'attention pour cette mère de substitution à qui elle doit tellement. Et puis il y a Jérôme, l'orthophoniste au grand coeur de l'Ehpad, comme on dit en France, qui s'est pris d'affection pour cette senior un peu rebelle qui le conduit sur le chemin de l'introspection. Au point d'ensoleiller une dernière fois le ciel gris de sa patiente en retrouvant le couple qui a recueilli et caché la petite fille juive pendant la Seconde Guerre mondiale et dont elle a perdu la trace par la suite. La gratitude en action. Au fil de dialogues croustillants, Delphine de Vigan capte le murmure des écorces gémissant sous le vent du temps qui passe. Sans pathos mais avec une sensibilité organique, son conte humaniste rend grâce à cette chose dérisoire, la vie, qui devient subitement précieuse dès qu'on l'entoure d'un peu d'amour.