Le décret " Mixité sociale " a suscité de nombreuses oppositions, notamment de la part des parents. Ces réactions étaient-elles justifiées ?

Elles étaient compréhensibles, mais la mixité sociale reste un objectif primordial pour que notre enseignement soit plus équitable et plus efficace.
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Elles étaient compréhensibles, mais la mixité sociale reste un objectif primordial pour que notre enseignement soit plus équitable et plus efficace. C'est en partie parce qu'elle est trop bien comprise que les réactions étaient si vives. Des études le montrent : si on veut prédire le parcours scolaire d'un élève et, ultérieurement, sa position professionnelle, on peut se baser sur ses caractéristiques intellectuelles et sociales. Mais on obtiendra une meilleure prédiction en s'appuyant sur celles de ses camarades. Pour augmenter les chances de réussite de son enfant, mieux vaut l'entourer d'élèves issus de milieux favorisés. Pour renforcer l'égalité des chances dans la société, la mixité scolaire est donc essentielle. L'idée d'un droit absolu d'inscrire son enfant dans n'importe quelle école ne tient pas : dès l'instant où il existe des écoles très prisées, il est impossible que tous les parents qui souhaitent y inscrire leur enfant puissent le faire. Pour augmenter l'égalité des chances, la subsidiation différentielle des écoles qui accueillent des élèves défavorisés peut aider, mais elle n'est pas aussi efficace que le mélange des élèves de toutes origines. En outre, la mixité, quand elle est bien organisée, tire davantage les élèves les plus défavorisés vers le haut qu'elle ne tire les élèves les plus favorisés vers le bas : elle permet donc d'améliorer considérablement la performance moyenne de l'enseignement. Enfin, il y a aussi la cohésion sociale : ce n'est pas bon pour une société d'avoir, d'un côté, des écoles-forte-resses pour les riches et, de l'autre, des écoles-ghet-tos pour les pauvres. Non, mais le tirage au sort était un progrès par rapport aux files d'attente. Par contre, le décret a soulevé le problème des inscriptions multiples. Certains, notamment le réseau catholique, ont invoqué la protection de la vie privée pour refuser une centralisation des demandes d'ins-cription. En fait, on pourrait concevoir un système plus élaboré, sans intrusion illégitime dans la vie privée : en collationnant l'ensemble des préférences exprimées au niveau du " bassin scolaire " formé par la Région bruxelloise, par exemple. En réalité, la ségrégation scolaire reflète largement la ségrégation géographique. Les familles francophones aisées quittent Bru-xelles pour le Brabant wallon avec comme conséquence, dans la capitale, une ségrégation croissante entre les écoles bruxelloises - de qualité très inégale - et les écoles de la périphérie wallonne et flamande. Bien sûr, mais Bruxelles est entraînée dans un cercle vicieux : il y a davantage d'offres d'emplois que de Bruxellois, mais ces boulots sont occupés par des habitants de Flandre et de Wallonie qui ont les qua-lifications nécessaires. Trop souvent, les jeunes Bruxellois issus de l'enseignement francophone n'ont pas une connaissance suffisante de l'anglais et du néerlandais pour décrocher un premier job. On doit organiser une mixité plus grande. C'est possible dans une ville aussi dense que Bruxelles. A cela, il faut joindre un financement différencié, qui peut prendre des formes neuves. Plutôt que d'accorder un financement supplémentaire aux écoles à discrimination positive, on pourrait attribuer des " congés sabbatiques " aux enseignants des écoles difficiles pour qu'ils puissent se recycler, reprendre leur souffle, suivre des formations, visi-ter des écoles et des villes qui vivent des difficultés analogues. Enfin, il y a l'importance de l'apprentissage des langues : tous les jeunes qui sortent des écoles bruxelloises devraient être trilingues (français, néerlandais, anglais), pas seulement les 4 % d'élèves des écoles européennes et les 16 % des écoles flamandes de Bruxelles. Le gouvernement bruxellois doit être compétent en matière d'enseignement, notamment pour affronter les problèmes liés à la présence de différents réseaux : les réseaux européen, flamand et celui des écoles francophones libres et officielles. Le danger d'une dualisation de l'enseignement est plus présent à Bruxelles qu'ailleurs. Il faut donc développer des formules innovatrices, comme l'immersion et l'école bilingue. Pourquoi ne pas s'accorder pour que bien plus d'élèves apprenent à lire et à écrire en néerlandais. Celui-ci présente l'avantage d'une correspondance entre l'oral et l'écrit moins absurde que l'anglais et le français. Pourquoi ne pas faire appel au soutien du commissaire européen au Multilinguisme pour mettre sur pied des expériences pilotes ? Les médias peuvent aussi jouer un grand rôle, en sous-titrant par exemple leurs programmes : le gouvernement bruxellois doit se charger de ces matières pour, entre autres, aboutir à une réelle collaboration, au ser-vice du trilinguisme, entre Télé Bruxelles et TV Brussel. Petit à petit, il faut s'acheminer vers un fédé-ralisme territorial plus simple et plus efficace, où les Communautés pourraient continuer d'exister, mais seulement sous la forme d'une coupole permettant la coopération entre les Régions. On attribue une partie de la mauvaise performance des élèves à l'enseignement rénové. Peut-être. En tout cas, je crois qu'elle est aussi due, du côté francophone, à la grande inégalité entre les écoles et à l'absence de mixité. Il existe évidemment d'autres facteurs. Prenons l'exemple des Finlandais : ils regardent les films en version originale ; dès lors ils apprennent tous l'anglais plus efficacement. De cette façon, ils apprennent aussi à lire leur langue, grâce aux sous-titres. Idem pour les petits Flamands. Il y a donc beaucoup de facteurs qui peuvent jouer, y compris, bien sûr, la situation économique globale, la pédagogie, la multiplicité des réseaux - qui peut entraver les économies d'échelle. En revanche, par rapport à la moyenne des pays industrialisés de l'OCDE (NDLR : Organisation de coopération et de développement économiques), l'enseignement de la Communauté française n'est pas sous-financé. Depuis l'élaboration du pacte scolaire, voici cinquante ans, la Belgique a connu un phénomène de déchristianisation prononcée. Mais les réseaux portent quelque chose de précieux : la motivation, l'inspiration, les innovations sont en partie ancrées dans l'existence de ces réseaux. Ce qui ne doit pas empêcher les choses d'évoluer : vers une " étatisation " plus grande du libre et vers une " émancipation " plus grande de l'officiel. Créer une grande université de la Communauté française de Belgique aurait été un désastre. A l'ULB et à l'UCL, par exemple, nous revendiquons des valeurs liées à nos traditions spécifiques. Ces valeurs doivent être réinterprétées sans cesse pour mieux correspondre à l'évolution de la société. Mais il n'est pas opportun d'éradiquer la diversité de ces identités. Un argument analogue me semble valoir pour les réseaux. Si ce réseau n'existe pas dans le cadre actuel, c'est à cause du coût des bâtiments. Toutefois, si un tel réseau devait se développer, il amplifierait la ghettoïsation des enfants d'origine musulmane. Il est donc essentiel que nos réseaux officiels et libres se montrent tout aussi accueillants avec les élèves et les enseignants d'origine musulmane qu'avec les autres. L'interdiction du port du voile à l'école, par exemple, est à mes yeux absurde et contre-productive. De même, je plaide pour qu'on supprime le " catholique " de " Université catholique de Louvain ", notamment pour aider les étudiants musulmans à s'y sentir pleinement chez eux. Oui, on peut le dire. Avec quatre collègues des autres sites, nous avons lancé cet appel pour que notre nouvelle université (rassemblant l'UCL, les Facultés de Namur, de Mons et de Saint-Louis à Bruxelles) s'appelle " Université de Louvain ". En l'espace de vingt-quatre heures, 750 membres du personnel y ont souscrit. Un " contre-appel " a été envoyé mais, au sein du personnel, il n'a pas atteint le tiers de nos réponses. Des régions comme les nôtres doivent pouvoir compter sur le high-tech et la recherche universitaire. Le problème, c'est qu'une bonne part des innovations ne sera pas utilisée localement. Investir dans la recherche avancée a beaucoup de sens aux Etats-Unis et dans l'Union européenne. A notre niveau, par contre, on doit constamment se demander si on ne ferait pas un meilleur usage de l'argent public en investissant dans les écoles maternelles plutôt que dans l'enseignement universitaire avancé. Bonne chance à eux. Mais il est plus fondamental pour une société de disposer d'une population en bonne santé que d'investir dans quelques gars super-entraînés qui rapportent des médailles olympiques. Frédérique Piron