Les séries en danois, espagnol, hébreu, français, néerlandais et espagnol trouvent leur place à l'international, comme l'ont prouvé les succès de La Casa de papel, L'Amie prodigieuse et autres Bron. La télé de papa, où la langue étrangère se limitait à un accent posé sur un français ou un anglais approximatifs, ça aussi, c'est fini. Aujourd'hui, les séries prennent le pli de situer les personnages dans leur langue. Commencé timidement dans les séries américaines (un bout de coréen dans Lost, d'arabe dans 24 h Chrono), françaises ( Le Bureau des légendes) et belges ( Unité 42), la tendance se multiplie à mesure que les coproductions ou les scénarios sautent les frontières : Narcos deale en anglais et espagnol, The Americans espionnent dans les langues de Shake-speare et de Tolstoï. Parfois, le multi- linguisme est la matière première non coupée d'une série, telle que la récente Into The Night (lire aussi Le Vif/ L'Express du 30 avril dernier). Souci d'authenticité et preuve d'ouverture ou calcul économique d'une industrie qui n'aime rien tant que se nicher dans les foyers à travers le monde ?
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Les séries en danois, espagnol, hébreu, français, néerlandais et espagnol trouvent leur place à l'international, comme l'ont prouvé les succès de La Casa de papel, L'Amie prodigieuse et autres Bron. La télé de papa, où la langue étrangère se limitait à un accent posé sur un français ou un anglais approximatifs, ça aussi, c'est fini. Aujourd'hui, les séries prennent le pli de situer les personnages dans leur langue. Commencé timidement dans les séries américaines (un bout de coréen dans Lost, d'arabe dans 24 h Chrono), françaises ( Le Bureau des légendes) et belges ( Unité 42), la tendance se multiplie à mesure que les coproductions ou les scénarios sautent les frontières : Narcos deale en anglais et espagnol, The Americans espionnent dans les langues de Shake-speare et de Tolstoï. Parfois, le multi- linguisme est la matière première non coupée d'une série, telle que la récente Into The Night (lire aussi Le Vif/ L'Express du 30 avril dernier). Souci d'authenticité et preuve d'ouverture ou calcul économique d'une industrie qui n'aime rien tant que se nicher dans les foyers à travers le monde ? Du point de vue de l'amoureux des langues, c'est un régal. Et le signe que les lignes bougent : " Entendre des langues différentes dans les séries, c'est la preuve que l'offre se diversifie ", affirme Sarah Sépulchre, professeure en cultures médiatiques et séries télévisées à l'UCLouvain. Mais pour cela, il nous a d'abord fallu accepter de passer de la VF à la VO et de l'hégémonie d'une langue, celle de Hollywood ou de Paris, à l'émergence d'autres continents sériels. " Dans les années 1970 et 1980, poursuit la spécialiste, la télévision proposait principalement des séries américaines, quelques rares séries anglaises ou allemandes. Toutes étaient doublées. "Le tournant se situe dans les années 1990 : " Ally McBeal ou Monk étaient diffusées le mardi soir par la RTBF, en VF sur La Une et en VO sous-titrée sur La Deux. C'était le début d'un nouveau rapport aux séries aussi : avec Dream On ou Seinfeld, en clair sur Canal+ et sous-titrées également, ou avec Friends, on a commencé à prendre conscience de l'importance des séries, d'être face à un art qui mérite d'être regardé dans sa langue. Aujourd'hui, le marché s'est diversifié et déployé vers de nouveaux pôles de production qui existaient déjà mais nous étaient invisibles : les séries scandinaves, israéliennes, italiennes, coréennes, espagnoles... En parallèle, la massification de l'apprentissage des langues dans les parcours scolaires, une société qui met beaucoup plus en avant la compétence linguistique, l'ouverture à l'autre, ont sans doute contribué à accroître l'envie de suivre des histoires dans des langues différentes. " Après avoir coproduit L'Amie prodi- gieuse en napolitain, avec la RAI, HBO a préféré l'anglais pour sa super- production Chernobyl, au risque de crisper les puristes à la vue d'un Gorbatchev parlant dans la langue de Bush : " La logique de HBO, dans ce cas, a été d'assurer la rentabilité de son investissement par l'anglais, analyse Jurgen Jaspers, linguiste, observateur des phénomènes linguistiques et professeur à l'ULB. Il y a toujours, dans le choix des langues, des éléments de structuration du marché, des analyses coût/bénéfice, en plus des logiques audiovisuelles. Les séries israéliennes, danoises ou espagnoles sont, pour des gros players comme HBO ou Netflix, avant tout des opportunités financières. "Il est aisé de reconnaître dans ces phénomènes l'impulsion pour une expression locale propulsée au niveau global (le glocal), mais le chercheur tempère. " C'est un double argument, dit-il : la série propulsée vers un public anglophone ou international répond à un besoin de reconnaissance du local. Netflix engrange des séries pour élargir l'offre de son catalogue mais ne les propose pas toujours par défaut en VO, pour préserver un public pas encore complètement habitué. " Par ailleurs, le succès de séries comme Bron, The Killing ou, chez nous, Cordon, les a paradoxalement fait disparaître derrière leurs adapta- tions américaines ou anglaises. Pourtant, pointe Sarah Sépulchre, " on entend plus de langues différentes qu'avant. Unorthodox se partage entre yiddish, anglais et allemand, et le résultat est remarquablement dépourvu de dissonance ; Sense8, des Wachowski, gardait aussi des passages entiers en coréen, espagnol, islandais... Par les langues ou les marchés, l'hégémonie américaine dans les séries est en train de se craqueler. " Ces désirs linguistiques multiples sont le signe d'une nouvelle tectonique des plaques : les langues deviennent un élément du récit, de sa poésie ou de son réalisme. Et nous ouvrent à d'autres continents narratifs. " Auparavant, ajoute Sarah Sépulchre, on s'accommodait de voir des héros passer Noël sur les plages californiennes. Aujourd'hui, on regarde des histoires ancrées dans des pays où le soleil ne se lève pas. " Le mouvement est aussi présent en Flandre où, relève Rudi Janssens, sociologue linguistique, professeur à la VUB, " il existe un certain nombre de séries où le dialecte local est populaire et "fonctionnel", telles que Zevergem ou Eigen Kweek qui se déroulent en Flandre occidentale. Ailleurs, l'utilisation d'un accent ou de cette langue intermédiaire appelée le "Verkavelings- vlaams" reflète une même volonté d'authenticité, un traitement beaucoup plus souple des accents locaux, indépendamment du contexte. " Sarah Sépulchre abonde : " Les productions du nord du pays devraient nous montrer la voie. Car les séries ont cette capacité à nous introduire dans les imaginaires d'autrui, les représentations, les manières d'être, de bouger. Cela passe aussi, aujourd'hui, par la musique des langues. "