De notre correspondant
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De notre correspondant En voyant, le 30 novembre, Hillary Clinton s'envoler pour Chicago, fief du président élu Barack Obama, la veille de l'annonce officielle de ses nouvelles fonctions de secrétaire d'Etat, les historiens de la Maison-Blanche ne pouvaient trouver qu'un seul équivalent dans l'épopée américaine : ce moment où Abraham Lincoln, en 1861, lors de son accession au pouvoir, avait £uvré pour une " Union plus parfaite " du pays en appelant à ses côtés une légendaire " équipe de rivaux " composée de ses pires ennemis politiques. La comparaison est pourtant sujette à débat. Applaudie pour avoir soutenu son ancien rival contre le républicain John McCain, l'ex-première dame démocrate pourrait devenir le meilleur atout du nouveau président. En dix-huit mois de lutte acharnée entre la sénatrice de New York et son jeune collègue de l'Illinois, la politique étrangère était pourtant apparue comme leur principal contentieux. Hillary raillait alors un novice dont l'expérience internationale se limitait, selon elle, à son enfance dans une école publique de Jakarta, la capitale indonésienne. Obama, outré, résumait les prouesses diplomatiques de Hillary à ses tasses de thé avec des chefs d'Etat et leurs épouses pendant la présidence de son mari, Bill Clinton. Ce qui amena son interlocutrice, mise en cause pour son vote en faveur de la guerre en Irak, à décrier le pacifisme naïf d'un candidat prêt à négocier sans conditions préalables avec des ennemis de l'Amérique comme l'Iran d'Ahmadinejad. En la nommant, Obama donnerait-il crédit à ses reproches ? Trois semaines de battage national depuis les premières rumeurs d'une embauche de Hillary ont pu révéler à quel point leurs points de vue s'avèrent, en réalité, très proches. Certes, Hillary a menacé l'Iran d'une guerre s'il attaquait Israël. Mais Obama et elle apparaissent comme des " idéalistes raisonnables ", attachés au maintien de la prééminence américaine par le biais de son pouvoir de séduction, par l'attrait de ses valeurs démocratiques. Surtout, l'un et l'autre appuient un retour à la concertation diplomatique internationale. Autant que ses idées, Hillary Clinton, au département d'Etat, offrirait à son nouveau patron des compétences indéniables. Membre, depuis son élection, il y a huit ans, de la commission des Forces armées au Sénat, elle s'est rodée aux questions internationales, entre 1994 et 2000, au fil d'un marathon mondial dans 80 pays, mené au nom de plusieurs causes humanitaires, des droits de la femme à l'aide aux réfugiés des conflits ethniques. Plus encore, sa notoriété est mondiale, colossale. Rendue célèbre par son martyre conjugal au temps de l'affaire Lewinsky, auprès de son charismatique mari, elle a trouvé dans l'incroyable hostilité des républicains à son égard une légitimité politique déterminante pour sa carrière électorale en solo. Après huit ans passés à la Maison-Blanche et autant au Sénat, Hillary Clinton est sans doute la seule personnalité capable de rivaliser avec la célébrité d'Obama sur la scène internationale. La seule, aussi, à pouvoir incarner autant que lui, aux yeux du monde, le renouveau de l'image des Etats-Unis. Le futur président, déjà accaparé par la crise économique et par son plan de relance interne, saura faire usage de son alter ego aux quatre coins de la planète. Sans craindre sa concurrence ? " Si le soleil est assez imposant, les planètes resteront en orbite ", confie Paul Begala, ancien de l'équipe de Bill Clinton et témoin de nombreuses intrigues de palais. Entre des titans tels que Robert Gates, qui reste à la Défense, et le général James Jones, nommé au Conseil national de sécurité, Obama, chef d'Etat en devenir, devra savoir s'imposer. Avec Hillary, son pas de deux se complique d'un passif électoral. S'il l'avait choisie comme vice-présidente, dans le seul but de s'arroger ses 18 millions d'électeurs, femmes et cols bleus démocrates, le gagnant des primaires se serait condamné à partager pour toujours la victoire en obérant sa pleine légitimité. Or, il l'a emporté seul, sans même l'aide de son colistier Joe Biden. Et ses 52 % de suffrages lui offrent un mandat clair. Il est le patron. En acceptant l'offre, après quelques jours d'hésitations, Hillary a prêté allégeance et renoncé, de facto, à l'âge de 61 ans, à un destin présidentiel. La loyauté et la réserve, fardeau du diplomate, les voyages constants et la direction de la gigantesque administration du Département d'Etat laissent peu de temps pour une campagne de l'ombre dans les arcanes de Washington. Pouvait-elle espérer mieux ? Bill Clinton, toujours tiède envers Obama, a retardé l'acceptation du poste par sa femme. Mais l'ancien tombeur de foules a dû faire acte d'humilité en consentant enfin à fournir des informations sur ses revenus et les 201 000 noms de donateurs de son énorme fondation philanthropique, afin de lever tout soupçon de conflit d'intérêt. Il en allait, au fond, du sort de Hillary. Car toutes les autres solutions qui s'offraient à elle laissaient à désirer. Malgré sa carrure de présidentiable, l'avenir de Hillary au Capitole restait flou. Comme tous les " sénateurs juniors " récemment élus, on la savait contrainte d'attendre la défaite électorale, voire la mort des patrons de commission pour gagner enfin ses galons. Obama lui offre mieux qu'un prix de consolation. Une place dans l'Histoire. Et de nouvelles aventures. Philippe Coste