Pierre Havaux
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Pierre HavauxDix jours. Dix jours ont été concédés à Bart De Wever pour aider Albert II à voir un peu plus clair à travers la purée de pois qui tient lieu de climat politique. C'est peu pour clarifier un imbroglio avec une dose raisonnable de réussite. C'est beaucoup pour confirmer au Palais royal ce que le souverain avait déjà acté dans l'ordre de mission remis au chef de file de la N-VA : il faudra prendre les mêmes pour recommencer à négocier l'avenir du pays et tenter de former un gouvernement fédéral. Repartir de la formule qui donne pourtant des haut-le-c£ur à De Wever : N-VA, CD&V, SP.A, Groen !, PS, CDH, Ecolo. Et laisser ainsi la famille libérale à quai. Cette fois, les partis francophones n'ont pas fait douter le " clarificateur royal " de leurs intentions. PS, CDH, Ecolo, unanimes, condamnent fermement le MR à passer encore son tour. Mais le manège n'a pas fini de tourner. PS, Ecolo et CDH ont mâché la besogne de De Wever en confirmant d'entrée de jeu, par communiqués séparés, leur détermination à poursuivre l'expérience des négociations. " Unis ", selon la terminologie socialiste. " Ensemble ", nuancent CDH et Ecolo, histoire de ne pas apparaître trop scotchés au puissant PS. Sauver les apparences, mais maintenir la sentence : le MR en est quitte pour la cote d'exclusion. Malheur au vaincu. Pour prix de sa défaite au scrutin du 13 juin, le MR se voit pousser vers l'opposition fédérale. Avec pour effet immédiat : son exclusion des négociations post-électorales. C'est la dure loi du genre. Mais elle accable les libéraux. Choqués par la rigueur avec laquelle les trois partis francophones l'appliquent. Heurtés par une sévérité que ne justifient pas les performances électorales, celle du PS exceptée. Gérard Deprez, sénateur MR, rafraîchit les mémoires : " Seuls deux partis ont gagné les élections de juin dernier. Tous les autres ont ramassé des raclées. Parfois historiques. Le CDH fait le plus mauvais score du PSC depuis 1945... " Pas de quoi les prendre de haut. Battus, les libéraux francophones estiment ne pas avoir franchement démérité. Premier parti en Région bruxelloise, troisième formation politique à la Chambre avec 18 élus, le MR garde de beaux restes : " Il compte plus de députés que le CDH et Ecolo réunis ", recadre encore Gérard Deprez. C'est assez, à leurs yeux, pour obtenir un minimum d'égards et de considération. Rien de tout cela : c'est l'isolement qui les attend. Profond, durable. Difficile à vivre, car injustement ressenti par un parti qui se plaint amèrement d'être tenu dans l'ignorance totale de ce qui se trame au fil des négociations. " Nous sommes confrontés à une volonté effrénée de nous exclure. C'est dommage et excessif ", déplore la sénatrice MR Christine Defraigne. Ce n'est au contraire que de bonne guerre et parfaitement logique, riposte-t-on du côté du trio PS-CDH-Ecolo à la man£uvre. Où l'on précise, avec une pointe de délectation, s'inspirer d'un maître en la matière. Didier Reynders en personne, impérial lors de la tentative avortée de l'orange bleue à l'automne 2007 : " Pourquoi ramener à la table des partis désavoués par l'électeur ? " s'interrogeait alors le président du MR. Du même, à l'époque : " Le MR et le cartel ont gagné, la famille socialiste a perdu, les écologistes ont progressé sans revenir à leur niveau de 1999. Je cherche encore ce qu'apporterait un autre partenaire... Rien ! " Trois ans plus tard, c'est au tour du MR à s'y faire. Mortifié, le MR rumine son infortune. " En tant que parti d'opposition pressenti, le MR essaie d'exister dans le cadre de négociations dont il est tenu à l'écart. Il n'a pas de cadeau à faire ", analyse Pascal Delwit, politologue à l'ULB. Et le sommet du parti ne va pas se gêner. Fin août, en pleines négociations, il frappe même un joli coup. Didier Reynders, accompagné de Louis Michel (tiens, tiens...), va discuter le bout de gras avec Bart De Wever. Dans un restaurant étoilé de Bruxelles. Sans chercher le moins du monde à se cacher. Sans crainte manifeste que cela se sache. Ce qui devait arriver arriva : stupeur et fureur au PS, au CDH et chez Ecolo, occupés à croiser le fer avec le chef de file de la N-VA. Stupeur et fureur aussi au FDF d'Olivier Maingain, qui apprécie fort peu ce rendez-vous orchestré à son insu. " On n'a pas négocié, on a essayé de connaître l'homme ", se défend Louis Michel. " Simple discussion à bâtons rompus ", abonde De Wever. Banale étape gastronomique lors d'un tour des popotes du MR auprès des partis flamands, assure la présidence du parti. Vaines explications : dans un climat où l'on voit le mal partout, ce dîner sent l'intrigue à tout jamais. Au MR à payer l'addition. Déconfits par la tournure des négociations, PS, CDH et Ecolo tiennent là leur point de chute, la cause de leur infortune. S'être ainsi abouché avec le leader de la N-VA, c'est un coup de poignard dans le dos des francophones ! Depuis, Bart De Wever n'aurait plus été le même négociateur, jurent ses interlocuteurs francophones. Sale affaire pour le MR, réduit à la défensive. " Non dénué de cohérence, ce choix était risqué. De cette façon, le MR s'est exposé, s'est placé dans la perspective de la N-VA, jusqu'à donner l'impression de se coucher devant elle. La posture peut être périlleuse. Elle risque d'isoler le parti dans le spectre politique francophone et d'être mal comprise dans l'opinion. " Ou comment faire l'unanimité contre soi. " Une belle connerie, ce dîner. On leur a offert le bâton pour nous battre ", soupire un mandataire MR. Même si, sur ce coup-là, les libéraux la trouvent aussi saumâtre. " On peut discuter de l'opportunité de ce genre de contacts mais la façon dont on le monte en épingle relève de la tactique du bouc émissaire. On est proche de l'assignation à résidence surveillée de notre parti ! " s'emporte Christine Defraigne. Mais " le mal " est fait. Le lourd contentieux que les libéraux entretiennent avec les socialistes, s'enrichit d'un £uf à peler. Que le MR ne soit peut-être pas étranger à l'échec du préformateur Elio Di Rupo décuple l'envie du maître du jeu de l'espace francophone de réaffirmer ses préférences du moment : le PS plus que jamais aux côtés du CDH et d'Ecolo, " partenaires de confiance " en négociations. Et loyaux associés au sein d'oliviers wallon et bruxellois sur lesquels le puissant parti peut régner en maître sans craindre qu'on lui fasse de l'ombre. Que demander de plus, s'interroge un député... MR. " Ce cartel des gauches " réussit plutôt bien aux socialistes, plus populaires que jamais dans les sondages. Pourquoi diable abandonner un attelage qui gagne, pour s'encombrer de remuants libéraux qui ne leur causent que des ennuis ? " C'est le drame : nous n'avons pas de prise sur le PS. "Il était aussi question de cela, en ouvrant la voie des négociations fédérales au MR. D'embarquer les libéraux dans les majorités régionales. Son président Didier Reynders en a fait un temps un préalable : " Le MR participera à tous les gouvernements ou à aucun. " Il n'y aurait pas matière à s'offusquer. " La participation à tous les niveaux de pouvoir n'est que l'application de la logique défendue par tous les partis : la formule des majorités-miroirs ", défend Gérard Deprez. Pour le dire autrement : le MR n'a aucune envie de mouiller sa chemise au fédéral pour transférer massivement aux Régions des compétences dont profiteront ses adversaires politiques. Compréhensible, le souci peut passer pour un accès de gourmandise déplacé. " Les prétentions du MR ne s'appuient pas sur des résultats électoraux probants. Le MR n'est pas un parti anodin, mais de là à vouloir rentrer dans le jeu et demander au PS d'en écarter les autres, c'est peut-être demander beaucoup ", décode Pascal Delwit. Conscients de la chose, les libéraux modèrent leurs appétits. " Nous ne demandons pas à supplanter quelqu'un ", assure un baron du parti. Mais obtenir une petite place au pouvoir régional suffirait déjà à leur bonheur. PS-CDH-Ecolo-MR : ils s'y mettraient donc à quatre pour gérer la Wallonie... " Et pourquoi pas ? Cela s'est déjà vu de 1981 à 1985, lorsque les exécutifs régionaux étaient composés proportionnellement aux résultats électoraux ", avance Gérard Deprez. " C'était lors de la phase transitoire qui a suivi l'installation de la Région wallonne et de la Communauté française, en 1981. A une époque où les députés régionaux n'étaient pas élus directement. Le système fédéral actuel s'accommoderait mal de niveaux de pouvoir sans opposition ", objecte Pascal Delwit. Bref, l'envie de forcer les portes du pouvoir est là. Envers et contre tout, les libéraux francophones s'accrochent. Ils n'affichent pas cette tentation de l'opposition qui habite l'Open VLD. Chassés par la porte, ils tentent de rentrer par la fenêtre. Toute occasion est bonne à saisir. Comme de rediscuter entre partis francophones du dossier BHV qui se fait à nouveau menaçant sur la scène parlementaire. Sur le carton d'invitation adressé au MR, Elio Di Rupo a beau baliser strictement le menu des retrouvailles à quatre, et refuser qu'on l'interprète comme un geste d'ouverture : les libéraux le lisent autrement. Pas question de rester sagement en bout de table et de se contenter des miettes de BHV. Ils veulent savoir ce que les autres convives francophones mijotent ensemble et mettre leur nez dans la popote du PS, du CDH et d'Ecolo. Avec le calcul que leur gourmandise ne sera peut-être pas toujours prise pour un vilain défaut. Une voix qui compte chez Ecolo a d'ailleurs pris bonne note : " Le président du PS a des mots durs à l'égard du MR. Mais pas excessifs ni définitifs. " Le genre de retenue qui met la puce à l'oreille. Les annales de la politique belge regorgent de partis donnés pour définitivement hors jeu et miraculeusement revenus aux affaires par les circonstances. Le MR est bien placé pour le savoir : le CDH a fini par ramener le PS au gouvernement au bout d'une interminable crise en 2007... Comme des convoyeurs, les libéraux attendent d'être fixés sur leur sort. Tout malheureux. Le pays est paralysé ? Le MR aussi. " Le parti ne peut vivre indéfiniment entre parenthèses, dans l'attente d'un gouvernement qui ne vient pas. On a besoin de tourner la page et de repartir sur de bons pieds ", s'impatiente un élu. Or le cercle est furieusement vicieux : sans gouvernement fédéral, hors de question de clôturer la présidence de Didier Reynders qui restera au poste jusqu'à cette échéance. Sans le départ de Reynders, inutile d'entreprendre la refondation du parti et d'espérer rompre son isolement. Et sans faire admettre le MR dans la coalition fédérale, impossible d'offrir au président le poste de ministre qui lui ménagerait une porte de sortie honorable. Reynders, toujours la clé du problème ? " Il reste plus que jamais la bête noire du PS. " Argument facile pour tenir le MR à distance, même s'il a fort perdu de sa raison d'être. " Tout le monde est derrière Didier Reynders. Sa présidence n'est plus discutée ", tranche Gérard Deprez. La présence à ses côtés de Louis Michel est censée l'attester. " C'est sa façon de donner des gages de loyauté et de se débarrasser de l'image de putschiste qui lui colle à la peau ", témoigne un député MR . Rien ne dit que c'était là son intention. Mais le raffut causé par sa rencontre peu discrète avec le MR ne doit pas déplaire au chef de file de la N-VA. Semer la zizanie dans le camp francophone, c'est toujours bon à prendre. De Wever a d'ailleurs pris soin de ne pas calmer l'ire de Di Rupo. De " chauffer " au contraire le président du PS, qui n'en demandait pas tant, en lui rapportant les messages, SMS et coups de fil venus du MR. " On a un peu le sentiment que si la N-VA a tellement tenu à reprendre la main, c'est aussi pour renverser les rôles : mettre en difficulté les trois partis jusqu'ici impliqués dans les négociations, en formulant des propositions jugées intéressantes par la quatrième formation tenue à l'écart. Une manière d'introduire une forme de bisbrouille entre partis francophones qui peut l'arranger tactiquement ", avance Pascal Delwit. Très fort. PIERRE HAVAUX " Le mr compte plus de députés que le CDH et écolo réunis "Pour De Wever, toute bisbrouille entre francophones est bonne à prendre" didier reynders reste plus que jamais la bête noire du PS "