Que dirait-on d'une entreprise dont le patron ne jouit d'aucune liberté ou presque, d'aucun pouvoir pour recruter le profil souhaité, qu'il ne peut pas valoriser ses employés les plus talentueux ni sanctionner les moins performants ? Or cette entreprise existe : elle s'appelle l'école. Une entreprise de service public qui désespère ceux qu'elle emploie. " Je ne peux pas embaucher l'enseignant qui affiche les meilleures aptitudes et qui répond à nos besoins. Non, je suis obligé de faire avec l'instit qui m'aura été affecté par le PO ( NDLR : pouvoir organisateur, employeur des profs et directeurs). Du coup, l'école ne peut pas fonctionner dans un certain "esprit" ", confie un directeur d'école. Bien sûr, l'éducation n'est pas une entreprise, et la comparaison est provocante. Sur le fond, pourtant, les directeurs dressent d'eux-mêmes l'image de " patrons de PME sans pouvoir ". Pis : ils jugent leur profession dévalorisée, mal en point. " Qu'on nous fasse confiance, bon sang ! Ou alors qu'on nous dise franchement "Vous êtes des incompétents" ! " s'exclame un collègue. Ce même malaise revient, lancinant, chez ces capitaines de vaisseau : les chefs d'établissement " ne sont que " des fonctionnaires, des exécutants obéissants. " Dan...

Que dirait-on d'une entreprise dont le patron ne jouit d'aucune liberté ou presque, d'aucun pouvoir pour recruter le profil souhaité, qu'il ne peut pas valoriser ses employés les plus talentueux ni sanctionner les moins performants ? Or cette entreprise existe : elle s'appelle l'école. Une entreprise de service public qui désespère ceux qu'elle emploie. " Je ne peux pas embaucher l'enseignant qui affiche les meilleures aptitudes et qui répond à nos besoins. Non, je suis obligé de faire avec l'instit qui m'aura été affecté par le PO ( NDLR : pouvoir organisateur, employeur des profs et directeurs). Du coup, l'école ne peut pas fonctionner dans un certain "esprit" ", confie un directeur d'école. Bien sûr, l'éducation n'est pas une entreprise, et la comparaison est provocante. Sur le fond, pourtant, les directeurs dressent d'eux-mêmes l'image de " patrons de PME sans pouvoir ". Pis : ils jugent leur profession dévalorisée, mal en point. " Qu'on nous fasse confiance, bon sang ! Ou alors qu'on nous dise franchement "Vous êtes des incompétents" ! " s'exclame un collègue. Ce même malaise revient, lancinant, chez ces capitaines de vaisseau : les chefs d'établissement " ne sont que " des fonctionnaires, des exécutants obéissants. " Dans les WC des garçons, les urinoirs sont cassés. Comme je ne gère aucun budget, je ne peux pas m'occuper de ces petits travaux quotidiens. Je dois remplir un "bon de commande" et l'envoyer au PO. Résultat : ça fait deux ans que j'attends le plombier ! " dénonce un chef d'école primaire. Sur le pont de 7 à 18 heures, sans compter les week-ends et les vacances sérieusement réduits, l'homme touche une prime de... 230 euros pour assumer sa surcharge de travail. Les attentes exacerbées vis-à-vis de l'école, la discipline, la violence, le " harcèlement textuel " (entendez " les circulaires "y-a-qu'à-faut-qu'on" ")... Puis ce fameux décret Mixité qui aurait fini par les " achever "... Les " dirlos " confient tous les limites de leur action, notamment dans la gestion du personnel. " Il n'y a aucun management, aucune évolution de carrière. Que vous ayez dans votre école le plus performant des enseignants ou le plus mauvais, il ne se passe rien. Aucune sanction négative, aucune progression salariale. Comment voulez-vous fonctionner efficacement dans ces condi-tions ? " Sauf à imiter ce jusqu'au-boutiste qui a multiplié les rapports négatifs et les plaintes à son PO pour finir par clamer : " C'est lui ou c'est moi ! "Les politiques se sont engagés à changer les choses. Le PS envisage de donner davantage de responsabilités aux chefs d'école (en tout cas, à ceux du réseau officiel). Pour le MR, le directeur doit devenir autonome, plus libre. Même souhait pour le CDH, qui relaie les revendications de l'enseignement catholique. Ecolo, lui, se montre plus mesuré. " Les réformes doivent être plutôt sécrétées par la base que décrétées, dit Jean-Michel Javaux, mais il revient au politique de fixer les grands objectifs. "Mais de quoi parle-t-on ? De quelle autonomie ? Tout dépend, en fait, du réseau libre ou officiel. Du côté de l'enseignement catholique, le Segec, qui coiffe tous les PO du réseau catholique (quelque 800 ASBL organisées par des bénévoles et qui, affaiblies ou peu concernées, délèguent déjà de nombreuses missions aux chefs d'établissement), revendique une autonomie pédagogique totale et surtout une autonomie de gestion. En échange de cette liberté, il accepterait une évaluation des acquis des élèves de façon externe (à l'image des tests Pisa), soit un audit des écoles et, donc, aussi des profs et des directeurs. " Le métier d'enseignant est un métier comme un autre, avec des objectifs, des évaluations, des exigences de résultats ", insiste Etienne Michel, directeur du Segec, qui pointe le passif d'un système centralisateur. La décentralisation revendiquée par le Segec surprend. Toutes les études, en effet, démontrent que notre système d'enseignement accorde déjà une très large autonomie aux PO (en matière de construction des bâtiments, d'emprunts financiers, de budget, pratiques pédagogiques, entre autres). Mais le réseau catholique veut aller plus loin en gérant plus librement le fonctionnement de ses écoles. " C'est une marche arrière, analyse Vincent Dupriez, professeur des sciences de l'éducation (UCL). En exigeant davantage d'autonomie, le Segec pense moins à ses directeurs d'école qu'à son propre réseau. " Une revendication qui n'a pas le soutien ni du PS ni d'Ecolo. Du côté de l'enseignement officiel, par contre, tous les acteurs sont d'accord : les directeurs ont très, trop peu d'autonomie. " Je ne peux même pas changer une ampoule ! s'irrite un chef d'établissement. Le décret Mixité, c'est la goutte qui a fait déborder le vase. Je suis prêt à ouvrir son carnet de bord pour vous prouver qu'avant le décret Mixité il y avait des noms arabes et africains dans mon établissement. " Une colère, un ras-le-bol qui s'adresse avant tout aux PO. " Les ministres, les conseillers provinciaux, les échevins, tous, croient qu'ils doivent gérer dans le détail la vie de l'école ", dénonce-t-il. " Pour soutenir la concurrence avec le libre ", un consensus politique semblerait à terme se dégager. Objectif : permettre aux directeurs de gérer une partie des fonds publics, d'opérer les choix pédagogiques pour mieux " coller " aux réalités locales, d'avoir un droit de regard sur l'embauche de nouvelles recrues... Bref, l'heure serait à la souplesse. Autre point de convergence politique, la nécessaire scission des rôles de la Communauté française. Tous les partis seraient prêts à séparer la fonction de régulateur de la Communauté française (elle fixe les missions, les objectifs, les compétences à atteindre, et y affecte les moyens) de sa fonction de PO (elle gère son propre réseau d'écoles officielles). A l'image de ce qui s'est fait en Flandre, où l'on a confié à un organe indépendant le rôle de PO. Ce qui évite, par exemple, que le ministre de l'Enseignement serve d'abord les intérêts des écoles qu'il organise. Pour créer cet organe en Communauté française, faudra-t-il obligatoirement fusionner les trois réseaux officiels (Communauté française, provinces et communes) ? Il y a quinze ans, Elio Di Rupo et Philippe Busquin s'y étaient cassé les dents : ils n'avaient pas réussi à vaincre les réticences des trois réseaux officiels. SORAYA GHALI