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" Notre époque se définit par un excès de simplification, par une désinformation brutale, par un rétrécissement du message. L'exact opposé de ce qui fait la valeur de l'art. Il m'a donc semblé que l'exposition devait refuser d'imposer des messages trop nombreux, des sous-titrages, pour ainsi dire. Il fallait qu'elle laisse l'oeuvre d'art ouverte ", avait prévenu Ralph Rugoff dans les colonnes d' Art Press (1). Au sortir de trois jours intenses dans les allées bondées de l'Arsenale et des Giardini, le constat est sans appel : le commissaire de la Biennale (2), qui est par ailleurs directeur de la Hayward Gallery (Londres), a tenu parole, livrant une manifestation dense, vivante (la plupart des plasticiens présentés sont nés entre la fin des années 1970 et le début des années 1980) et, surtout, en phase avec les problématiques actuelles. Pas de divorce avec le réel, ni de refuge dans une confortable tour d'ivoire : les 79 artistes conviés ont bien pris le monde à bras-le-corps. Pour ce faire, le curateur américain a imaginé un dispositif disruptif idéal, antidote parfait à l'univocité triomphante : aux oeuvres proposées par les plasticiens dans l'exposition phare de l'Arsenale ( Proposition A) en répondent d'autres, signées par les mêmes, au coeur du pavillon central des Giardini ( Proposition B), quitte à parfois différer totalement quant à leur contenu. Soit un diptyque schizoïde qui, selon l'intéressé, doit se découvrir comme autrefois s'écoutaient les deux faces des disques 45-tours. A travers ce format atypique, présenté sous l'intitulé ambigu May You Live In Interesting Times (" Puissiez-vous vivre une époque intéressante "), Rugoff a choisi de déjouer les pseudo-certitudes d'une société menaçante et repliée qui perd ses repères à l'heure des fake news et autres " faits alternatifs ", voies royales pour l'appauvrissement de la pensée. Parmi les oeuvres significatives, il faut pointer de très opportunes réinterprétations de l'histoire de l'art, qui témoignent de regards contemporains entrés en résistance et tout sauf enclins au lavage de cerveau. Ainsi du Français Cyprien Gaillard (1980, Paris) qui hante la rotonde du pavillon central à la faveur d'un fascinant hologramme. Ce spectre lumineux dont les contours se font et se défont au milieu de l'obscurité renvoie directement vers L'Ange du foyer (1937). Représentant une créature furieuse en proie à un délire intérieur, cette toile, que l'on doit à Max Ernst, se voulait prémonitoire des catastrophes qui ont ravagé l'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. La leçon que livre cette version dématérialisée de ce monstre coloré détruisant tout sur son passage est aussi limpide que d'actualité : " Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde ", comme l'écrivait Bertolt Brecht en 1941. Ecrire que cette 58e édition de la Biennale est sans fausse note, non contradictoire, reviendrait à mentir, même si les faux pas sont peu nombreux. Le pire d'entre eux ? On le doit sans hésiter à l'artiste mi-suisse mi-islandais Christoph Büchel (1966). Barca nostra est une embarcation de 50 tonnes qui a coulé le 18 avril 2015 entre la Sicile et la Tunisie. A son bord, de 700 à 1 000 réfugiés (les chiffres divergent selon les sources) en provenance d'Erythrée. Posée de façon brutale sur les quais de l'Arsenale, l'épave bleue et rouge porte un effroyable stigmate : éventrée en son centre, elle fait place à une ouverture douloureuse qui a permis aux pompiers de récupérer les corps des victimes, soit la totalité des personnes à bord. " L'oeuvre " se découvre comme un abominable ready-made qui met pour le moins mal à l'aise. Une nausée d'autant plus difficile à réprimer que nombreux sont les badauds à s'arrêter pour prendre une photo, voire un indécent selfie. Affligeant est également le contraste entre les nombreuses propositions artistiques relatives à l'écologie et l'insouciance générale du public qui, par temps ensoleillé, a vite fait de transformer les Giardini en poubelle à ciel ouvert... Mais peut-être ne faudrait-il jamais oublier que pour passionnante qu'elle est, la Biennale reste une grand-messe et, à ce titre, ne déroge pas aux lois du genre, qui abouchent le grégaire à la fièvre de l'accumulation. Sans oublier le besoin de clamer bruyamment une position sociale dominante, attitude répandue au sein de l'événement. Fort heureusement, l'art reprend ses droits à maintes reprises. En la matière, l'une des initiatives les plus abouties incombe à une famille belge de passionnés d'art, une belle occasion de faire résonner le clairon national. Connus à Bruxelles pour leur Art Collection, un viewing depot (comprendre un impressionnant stockage d'oeuvres d'art inondé par une lumière zénithale qui révèle les coulisses du " métier " de collectionneur (logistique, archivage, préservation...) en s'ouvrant quelques jours par an au grand public), les Vanhaerents redorent le blason de l'esthète nanti. Quatre ans après une initiative vénitienne du même acabit axée sur treize pièces de son patrimoine, Walter Vanhaerents (le patriarche de cette tribu d'art lovers originaire de Turnhout) a décidé d'endosser à nouveau le rôle de curateur le temps d'une " exposition collatérale " - un circuit officiel de 21 événements labélisés par les organisateurs de la Biennale - aux contours exemplaires. Cette fois, c'est un seul artiste qu'il a emmené dans ses bagages, et non des moindres : James Lee Byars (1932 - 1997). Son ambition ? Pérenniser l'héritage de cette figure clé de la performance et de l'art conceptuel, proposer " un juste retour pour un artiste qui m'a fait confiance en me permettant de posséder l'une de ses oeuvres ". Une gageure quand on sait que l'homme était un " éternel nomade du monde, s'interdisant d'avoir plus de quatre livres à la fois ou de conserver la moindre archive ", comme le rappelle Pierre-Olivier Rollin, directeur du BPS22, à Charleroi, et fin connaisseur du sujet. L'histoire vaut son pesant d'or. En 1996, Walter Vanhaerents fait l'acquisition de The Death of James Lee Byars (1994), une pièce majeure du répertoire de l'artiste américain qui met en scène sa propre mort. Atteint d'un cancer qu'il savait incurable, Byars emploie alors ce qui lui reste d'énergie pour accepter l'idée de sa fin prochaine et la transformer en une oeuvre parfaite et éternelle - l'idée de " perfection " traversant l'ensemble de son travail comme en témoigne de nombreux titres ( The Perfect Quiet, The Perfect Kiss, The Perfect Smile...). C'est à Bruxelles, le 1er juillet 1994, que celui que l'on a qualifié de " mystique autodidacte " investit la galerie de Marie-Puck Broodthaers, la fille de Marcel Broodthaers, à la faveur d'une mise en scène dont la symbolique évoque les arcanes de l'alchimie, en particulier l'aspect du " Grand oeuvre ". On le sait aujourd'hui : ce dispositif initial n'a accueilli le corps de l'artiste que pour quelques minutes seulement. En lieu et place, ce sont ensuite cinq " diamants " qui symboliseront les points cruciaux de l'empreinte de Byars laissée sur le sol, ce qui n'est pas sans rappeler le fameux Homme de Vitruve de Léonard de Vinci. Un parallélépipède rectangle de plexiglas recouvert de feuilles d'or à la manière d'une sorte de cénotaphe sera également érigé par la suite pour renforcer l'évocation. Quelques cristaux Swarovski, un certificat d'authenticité signé de la main de l'artiste, un protocole qui brille par son absence... : au moment d'entrer en possession de l'oeuvre, le collectionneur a l'honnêteté d'avouer qu'il ne sait pas ce qu'il a acheté. " Têtu " de son propre aveu, Vanhaerents va s'employer à retrouver le sens de cette pièce magistrale qui invite au recueillement. Comme l'explique Pierre-Olivier Rollin, le Flamand a entre les mains un " média variable ", terme forgé par l'artiste Jon Ippolito qui désigne aujourd'hui ces " oeuvres requérant une reconstruction partielle ou complète des différents éléments qui la constituent ". Après de nombreuses années de recherche et fort d'une mission de préservation, le collectionneur a décidé d'en livrer une nouvelle interprétation (on pourrait presque parler de cocréation tant il s'agit d'en réimaginer les contours) à Venise, ville vénérée par James Lee Byars. Cette version de The Death of James Lee Byars (3) prend place dans la petite église Santa Maria della Visitazione, un édifice religieux aux lignes renaissantes situé sur le quai des Zattere, en face de l'île de la Giudecca. Quand on y débarque en vaporetto en fin d'après-midi, l'air y sent la mer et le carburant. L'oeil, quant à lui, est ébloui devant la lumière scintillante des eaux de la Sérénissime, celle-là même qui fascine les peintres et les écrivains. Rien ne prépare à ce que l'on découvre une fois passé le porche et contourné une imposante masse opaque. Le visiteur ne peut empêcher un mouvement de recul au pied du caisson (6 mètres de hauteur, 4,50 mètres de largeur et 5,50 mètres de profondeur) qui lui fait face. Entre 12 000 et 15 000 feuilles d'or tapissent une superficie de 150 m2 qui revisite le décor originel. Collées partiellement, les fines lamelles dorées vibrent au vent, suggérant la présence du grand absent. On n'est pas surpris d'apprendre qu'avec cette pièce, Byars souhaitait que chacun puisse apprivoiser l'idée de sa propre disparition. Le fond éclairé de ce qui s'apparente à une scène théâtrale diffuse une lumière d'une clarté pâle à la manière d'une aube éclatante qu'il est difficile de ne pas interpréter comme la perspective d'une renaissance. Lorsqu'on le fixe, le fond s'éloigne et engendre un éblouissement : cette expérience immersive se tient au croisement de la méditation et du recueillement. C'est d'autant plus fort que Walter Vanhaerents a eu la brillante idée de commander une façon de requiem en apesanteur au plasticien et compositeur Zad Moultaka (1967, Liban). Ce dernier a imaginé pour l'occasion une véritable sculpture sonore, diffusée au travers de 22 haut-parleurs, dont six sont cachés derrière le maître-autel. Les 11 minutes de Vocal Shadows évoquent un choeur funèbre au plus près de la respiration, du souffle intime, qui, citant le Livre des morts des anciennes écritures égyptiennes, épouse à la perfection le caractère spirituel de la proposition de Byars. Il n'en faut pas plus pour que le bruit et l'agitation de la foire aux vanités vénitienne soient laissés loin derrière... Mais il faut replonger dans la cohue, ne serait-ce que pour mettre ses pas dans ceux de Walter Vanhaerents, dont le flair est unanimement reconnu - ne serait-ce que parce qu'il a repéré très tôt un artiste comme l'Argentin Tomás Saraceno (1973). Qu'est-ce que celui qui a fait sa carrière dans la construction retient de l'édition 2019 de la Biennale ? C'est d'abord la rétrospective consacrée à Jannis Kounellis (1936-2017) que pointe le collectionneur. Cet événement organisé dans le cadre du palais Ca'Corner della Regina est une initiative de la fondation Prada. Kounellis est une figure essentielle de l'art contemporain (nombreux sont ceux qui ont encore à l'esprit le récipient en métal rempli de charbon qu'il a présenté en 1967 en guise d'interprétation concrète du fameux Carré noir de Kasimir Malevitch). Pour Vanhaerents, cet événement est d'autant plus marquant qu'au-delà des matériaux utilisés, il existe une convergence entre ce maître de l'Arte Povera et James Lee Byars, ne serait qu'en matière de dynamique de l'oeuvre. C'est aussi le pavillon du Ghana que retient le passionné, qui se réjouit de l'engouement pour la création en provenance du continent africain. Il mentionne entre autres la peintre Lynette Yiadom-Boakye (1977, Londres), le sculpteur El Anatsui (1944, Ghana) et les installations d'Ibrahim Mahama (1987, Ghana). On retient tout particulièrement Yiadom-Boakye, protégée du collectionneur Charles Saatchi, dont les personnages restituent sa respectabilité à la peau noire, trop longtemps exclue d'un genre comme le portrait. Dans la foulée d'un art qui échappe aux impérialismes occidentaux, Vanhaerents s'arrête aussi sur le cas du pavillon thaï. L'intéressé ne tarit pas d'éloges sur le travail de Korakrit Arunanondchai (1986, Bangkok), artiste pluridisciplinaire aussi à l'aise avec la vidéo et la sculpture que l'installation. " Son travail renvoie vers Yves Klein mais également au denim, ce vêtement globalisé qu'il s'amuse à brûler et à photographier. J'aime aussi le fait qu'il célèbre les "lieux de mémoire", ce que Byars a d'ailleurs fait avant lui ", confie le fondateur de la Vanhaerents Art Collection. Enfin, c'est une oeuvre aux contours actuels et politiques à laquelle le Belge rend honneur : HILLARY : The Hillary Clinton Emails, une proposition de Kenneth Goldsmith (1971, Freeport) montrée au Despar Teatro Italia (Cannaregio), un ancien complexe cinématographique devenu un entrepôt où l'art est régulièrement exposé. L'artiste américain a imprimé par deux fois les 60 000 courriels de l'ex-candidate à la présidentielle américaine. Soit un poème en forme de collage appropriationniste qui fait remonter à la surface les remugles de l'affaire WikiLeaks - relancée avec la récente arrestation de Julien Assange - ainsi que le débat sur les fake news.