Sur 41 millions d'électeurs inscrits sur les listes électorales en France, plus de 11 millions d'entre eux (28,4 %) ne se sont pas rendus aux urnes et quelque 995 000 ont voté blanc ou nul (lire notre dossier en p. 44). Ce qui porte le nombre de votes "non exprimés" à plus de 29 %, un record pour un premier tour d'élection présidentielle, traditionnellement très mobilisatrice. De quoi jeter une fameuse ombre sur la légitimité de Jacques Chirac et de Jean-Marie Le Pen, arrivés en tête de ce premier tour...
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Sur 41 millions d'électeurs inscrits sur les listes électorales en France, plus de 11 millions d'entre eux (28,4 %) ne se sont pas rendus aux urnes et quelque 995 000 ont voté blanc ou nul (lire notre dossier en p. 44). Ce qui porte le nombre de votes "non exprimés" à plus de 29 %, un record pour un premier tour d'élection présidentielle, traditionnellement très mobilisatrice. De quoi jeter une fameuse ombre sur la légitimité de Jacques Chirac et de Jean-Marie Le Pen, arrivés en tête de ce premier tour... En Belgique, pareille situation serait bien improbable. D'abord, parce que le vote est obligatoire: voilà qui met le pays, en principe, à l'abri d'un tel taux d'abstention, susceptible de déstabiliser tout le paysage politique. Ensuite, parce que le Premier ministre, chez nous, n'est pas choisi directement par l'électeur mais désigné au sein des partis vainqueurs du scrutin législatif. L'Etat belge, par conséquent, ne devrait jamais être le théâtre d'un choc des titans à l'image de celui qui agite aujourd'hui la République française. D'autant moins que le système électoral est, chez nous, proportionnel et non majoritaire, ce qui assure une meilleure représentativité du corps électoral et génère - outre certains effets pervers - des gouvernements de coalition. Cela dit, au niveau local, les choses pourraient prendre d'ici peu une tout autre tournure. Le gouvernement régional flamand a décidé d'instaurer l'élection directe des bourgmestres et les autres Régions étudient sérieusement cette possibilité. Jusqu'à présent, les bourgmestres étaient, eux aussi, désignés - après l'élection - par les élus du conseil communal et en leur sein. Les changements annoncés pour les élections communales de 2006 s'apparentent donc à une petite révolution. Qui pourrait bien amener l'un ou l'autre représentant de l'extrême droite flamande aux commandes communales et confronter les élus aux affres d'une "cohabitation" à la française, source d'immobilisme et de frustrations. Pleins feux sur un système qui, tout imparfait qu'il est, présente aussi beaucoup de vertus...1. L'obligation de vote. Instaurée, en 1893, comme corollaire du suffrage universel, elle est régulièrement remise en question. La démocratie, s'échinent à dénoncer ses détracteurs, s'accommode mal de pareille contrainte. Cette obligation contribuerait d'ailleurs, d'après eux, à détourner les citoyens de la chose publique. Est-ce si simple? Non. "Ce n'est certes pas en rendant le vote facultatif que l'on remotiverait l'électeur", affirme le politologue Jean Beaufays (ULg) dans le mensuel Réflexions. "Dans le contexte actuel, la suppression du vote obligatoire risque d'entraîner un grand et brutal mouvement d'abstention qui déstabiliserait davantage le système politique. Et il n'y a pas de raison de penser que les citoyens d'extrême droite n'exerceraient plus leur droit de vote." Ceux-ci ont, en effet, une capacité de mobilisation supérieure à la moyenne des autres électeurs. Quant à ceux qui râlent d'être obligés de se rendre aux urnes, ils ont, bien entendu, la possibilité d'exprimer un vote blanc ou nul: au scrutin législatif de juin 1999, 438 000 électeurs (6 %) ont choisi de manifester ainsi leur protestation, tandis que 691 000 (9,4 %) enfreignaient la loi en ne se rendant pas dans l'isoloir. Ce qui porte à plus d'un million (soit 15,4 % du corps électoral) le clan des "non-votants" (pour 29,3 % en France). Cela dit, les avantages de l'obligation de vote ne se limitent pas à réduire le parti des "pêcheurs à la ligne". "Le vote obligatoire garantit des choix électoraux qui soient représentatifs de toutes les couches de la population, observe le politologue André-Paul Frognier (UCL). C'est, précisément, cette représentativité qui fera tellement défaut au futur président de la République française." "Le vote obligatoire permet à tout le monde de s'exprimer, fût-ce de manière limitée et de façon un peu forcée, sur des questions de société, souligne Pascal Delwit (ULB). Elle force, d'autre part, les formations politiques à s'intéresser à toutes les catégories d'électeurs." Les enquêtes sur les conséquences potentielles de la suppression de l'obligation de vote, réalisées par Le Point d'appui interuniversitaire sur l'opinion publique et la politique (Piop/UCL-KULeuven), montrent, en effet, que les non-votants se recruteraient principalement dans les rangs des jeunes, des femmes, des personnes âgées, des plus défavorisés et des moins instruits. Par conséquent, les intérêts de ceux qui ne s'accrochent même plus aux quelques bouées économiques et sociales encore offertes par le monde contemporain - le système éducatif, le travail rémunéré, un environnement familial et social structuré - seraient davantage négligés par les élites politiques. Lesquelles cibleraient leurs programmes sur les électeurs restants. La suppression du vote obligatoire restaurerait ainsi, dans les faits, le suffrage censitaire en vigueur au XIXe siècle, lorsque seuls les citoyens instruits et nantis étaient autorisés à exprimer des choix politiques. Cette perspective apporterait toutefois de l'eau au moulin de ceux qui persistent à croire que les ignares, les exclus et les sans-grade se rendent aux urnes par crainte des sanctions et qu'ils sont, en outre, les seuls à voter pour l'extrême droite. C'est une autre illusion: les radiographies disponibles sur l'électorat de la droite pure et dure montrent qu'il est composite et comporte également un grand nombre d'actifs, de commerçants, d'artisans et même de cadres... En Belgique, donc, les responsables politiques sont contraints de tenir compte de l'ensemble du corps électoral. Ce qu'ils ne font, d'ailleurs, que de manière très imparfaite. Cependant, "l'encadrement politique et social des citoyens est davantage marqué chez nous qu'en France", insiste Delwit. En raison de plusieurs facteurs: le vote obligatoire, certes, mais aussi le maillage tissé par les organisations syndicales, les mutuelles et le mouvement associatif, ainsi que le fort ancrage municipal des partis traditionnels. Le clientélisme instauré comme outil de pouvoir par le PS en Wallonie, par exemple, participe, certes, à l'immobilisme et à la sclérose des institutions. Mais il contribue, aussi, à maintenir le contact avec la population. Le débat est donc plus complexe qu'il n'y paraît...2. L'élection directe des bourgmestres. Présentée comme la panacée par certains responsables politiques flamands et francophones, cette réforme des règles du jeu électoral - limitée à l'échelon communal dans les discussions actuelles, mais que certains, au nord du pays, souhaiteraient voir appliquer à la désignation du Premier ministre - n'est pas sans danger (lire Le Vif/L'Express du 15 mars 2002). Les électeurs auraient sans doute l'impression que leur choix serait mieux pris en compte: aujourd'hui, en effet, un illustre inconnu peut devenir bourgmestre, tandis qu'un champion des voix de préférence n'est pas assuré de ceindre l'écharpe maïorale. Le revers de la médaille? Ce mode de scrutin accentuerait probablement la tendance au vedettariat, au clientélisme et à la démagogie, au détriment du débat d'idées. A Anvers (mais ce scénario pourrait, un jour, se présenter aussi dans certaines communes wallonnes), terre de prédilection du Vlaams Blok, un élu issu de ce parti pourrait y revendiquer le maïorat. Enfin, un bourgmestre pourrait se voir contraint de "cohabiter" avec une majorité, au conseil communal, composée d'autres partis que le sien. Ce qui serait certainement de nature à paralyser l'exercice du pouvoir. "Un simple coup d'oeil sur l'élection présidentielle française - l'exemple par excellence de l'élection directe - permet de relativiser tous les bienfaits avancés par les défenseurs de l'élection directe", s'insurge Benoît Cerexhe, le vice-président du PSC. L'"exemple" français prouve, en tout cas, qu'aucun modèle n'est parfait. Et qu'une réforme du système électoral ne suffit pas à redonner le goût de la politique aux citoyens et à doper leur participation à la vie publique... Isabelle Philippon