Un " kibbelkabinet ". Traduction : " un cabinet de disputes ". Voilà le surnom éloquent donné en Flandre à la coalition, pourtant homogène de centre-droit, qui préside à la destinée de la Région et du pays, et ce depuis le 31 janvier dernier. Semaine après semaine, depuis des mois, la N-VA, le CD&V et l'Open VLD ne cessent, en effet, de se chercher noise à coups de petites phrases assassines dans les médias. Jusqu'à la caricature.
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Un " kibbelkabinet ". Traduction : " un cabinet de disputes ". Voilà le surnom éloquent donné en Flandre à la coalition, pourtant homogène de centre-droit, qui préside à la destinée de la Région et du pays, et ce depuis le 31 janvier dernier. Semaine après semaine, depuis des mois, la N-VA, le CD&V et l'Open VLD ne cessent, en effet, de se chercher noise à coups de petites phrases assassines dans les médias. Jusqu'à la caricature. " En un an, la N-VA a montré que l'idée d'un vaste consensus flamand était une illusion, entame Dave Sinardet, politologue à la VUB. C'était pourtant la coalition rêvée de Bart De Wever. Le président nationaliste affirmait que tous les problèmes belges étaient communautaires, que la responsabilité de l'immobilisme résidait au PS. Bien sûr, les socialistes bloquaient des réformes. Mais force est de reconnaître que ce discours occultait les difficultés internes à la Flandre. " Ces tensions récurrentes minent l'action du gouvernement flamand du ministre-président nationaliste Geert Bourgeois. Elles grippent la dynamique fédérale en vue du budget 2016 et d'un tax-shift qui se transforme peu à peu en monstre du Loch Ness de la politique belge. Et à la veille de la fête flamande du 11 juillet, traditionnel moment de musculation communautaire, elles illustrent combien le nord du pays n'est plus, pour l'heure, un rouleau compresseur identitaire en quête d'une autonomie accrue, voire de l'indépendance. Au gouvernement flamand, la " coalition rêvée " de Bart De Wever peine à trouver ses marques. Geert Bourgeois, le premier ministre-président d'obédience nationaliste, est " peu présent ", estime Nicolas Bouteca, politologue à l'université de Gand. Son analyse est assassine : " Jusqu'ici, le bilan de l'équipe Bourgeois est peu flatteur. Au-delà de la diminution du bonus logement, acquise dès les négociations, on ne peut pas dire qu'il ait pris la moindre mesure emblématique. Même son objectif prioritaire, qui était de maintenir son budget en équilibre, il n'a pas pu le tenir. " La " force du changement ", leitmotiv de campagne des nationalistes flamands, a du plomb dans l'aile. Sans que ce ne soit immédiatement perceptible dans l'opinion publique francophone, les coups bas et les attaques personnelles off the record se sont multipliées entre les partenaires, obligeant même le ministre-président à siffler la fin de la récréation, le 19 juin, via le réseau social Twitter : " Qui sont les vrais héros ?, écrivait-il alors, virulent. Les diffamateurs et les calomniateurs anonymes ou bien les journalistes qui remplissent leurs journaux avec ces vomissures ? " " La ministre CD&V Joke Schauvliege a reçu pas mal de critiques pour sa politique agricole influencée par le Boerenbond et il faut avouer que ce n'est pas immérité, prolonge Nicolas Bouteca. La vice-présidente N-VA Liesbeth Homans, pour sa part, est contestée parce qu'elle communique énormément et de façon radicale, un peu à l'image de son ami Bart De Wever. " En quelques mois, l'ancienne présidente du CPAS d'Anvers, amie d'université du président nationaliste, a réussi à annoncer que les crèches subventionnées devaient être réservées aux travailleurs, à proposer des amendes pour les locataires sociaux ne maîtrisant pas le néerlandais ou à imaginer que les djihadistes repentis témoignent dans les écoles. " Elle est incroyablement arrogante ", dit-on dans la coalition. Et si Geert Bourgeois a tenté de faire bonne figure ces derniers jours en " surcommuniquant " et en insistant sur tout le bienfait de cette coalition de centre-droit pour le peuple flamand, il n'en a pas moins témoigné une nouvelle fois de son mépris pour les critiques de l'Open VLD et du CD&V, rejetant leur demande d'un tax-shift régional. " A Bruxelles, notre ministre Guy Vanhengel agit en ce sens, lui ", signale-t-on dans les rangs libéraux. " Quand cela tangue au sein du gouvernement flamand, on en ressent immédiatement les effets au fédéral, c'est systématique ", regrette-t-on au 16, rue de la Loi. Il est vrai qu'au sein de l'équipe Michel, on ne peut pas non plus louer l'unité des partis flamands. " Ce n'est pas un club d'amis, constate Eric Van Rompuy, député CD&V. Bart De Wever n'est pas loyal, il essaie systématiquement de nous pousser dans le coin gauche. Oui, la méfiance est très grande, y compris entre les groupes parlementaires, non en raison de ce qui se passe au gouvernement mais bien de ce qui vient de l'extérieur. J'espère que cela se passera de manière plus collégiale ces quatre prochaines années. " Son président de parti, Wouter Beke, était déjà intervenu, excédé, le 9 juin dernier, à la suite des critiques de Bart De Wever à l'encontre de Pieter De Crem, ministre fédéral du Commerce extérieur, accusé en substance de ne servir à rien. Sur le fond aussi, cela frotte. Kris Peeters, vice-Premier CD&V, vient de réitérer les propos tenus au Vif/ L'Express par Wouter Beke (dansnotre édition du 5 juin dernier) dans la perspective des débats budgétaires : " Plus question de toucher aux allocations sociales. " Un neen explicite à une exigence de la N-VA, qui veut encore sabrer dans la Sécu. " Pour reprendre les termes de Kris lui-même, ce n'est pas "sage" de poser de tels préalables, souligne le vice-Premier N-VA Jan Jambon. Tout le monde doit apporter ses contributions sans tabous. " Et d'ajouter : " J'avoue que l'ensemble de ces déclarations conduit à des désagréments au sein de cette coalition inédite. Le zero-sum game joue sans aucun doute un rôle, nous nageons tous dans le même vivier électoral. Le CD&V doit jouer à être l'aile gauche de ce gouvernement et il est clair que cela ne le réjouit pas toujours. Nous avons dû nous habituer à ce passage de l'opposition au pouvoir. Mais ne surestimez pas tout cela... " " Ces tensions sont dues à la lutte pour le pouvoir entre le CD&V et la N-VA, analyse le politologue Dave Sinardet, mais aussi à des divergences de fond profondes entre les partis : le CD&V a par exemple des liens très forts avec les piliers et les syndicats tandis que la N-VA les rejette. " " Le CD&V est frustré d'avoir perdu sa position de premier parti de Flandre et se heurte à la N-VA qui veut renforcer sa position de leader, complète Nicolas Bouteca. Quant à l'Open VLD, il fait tout pour reprendre ses électeurs partis à la N-VA en prenant des positions tranchées dans le domaine économique. Ces querelles sont inévitables. " Charles Michel est le notaire de ces bras de fer permanents, s'amusent toujours certains au sein de l'aile reyndersienne du parti. Souvent, le téléphone chauffe : il s'agit d'être un fin psychologue pour ménager les susceptibilités des uns et des autres. A la veille du 11 juillet, ce désordre flamand ne fait pas l'affaire des nationalistes. Il est loin le temps où toutes les forces vives du nord du pays se rangeaient derrière le Lion pour rugir ensemble et réclamer davantage d'autonomie. " Dans les années 1990, avec le CD&V Luc Van den Brande, c'était la période des grandes déclarations communautaires et du Mouvement flamand vindicatif, se souvient Dave Sinardet. Quand l'Open VLD Patrick Dewael est devenu ministre-président, entre 1999 et 2003, cela s'est atténué avant qu'Yves Leterme ne le fasse d'une autre manière, en lien avec les discussions sur la future réforme de l'Etat. Cela reste un moment symboliquement important, d'autant que la N-VA est au pouvoir. Pour certains nationalistes, il sera difficile à accepter de voir certains de leurs ténors - Bracke, Jambon, Vandeput - en première ligne à l'occasion du 21 juillet. Geert Bourgeois devra donner des gages... " Le politologue ne croit pas si bien dire. Bart De Valck, président du Vlaamse Volksbeweging, porte-drapeau du Mouvement flamand, est sceptique au sujet de la situation flamande actuelle. " Je peux comprendre que la N-VA se comporte comme un partenaire loyal au niveau fédéral, grince-t-il. Mais nous sommes soucieux, par contre, de voir le gouvernement flamand rester silencieux. Le MR et le PS sont en train d'élaborer leur plan B et la Flandre ne bouge pas. Pourquoi ne prépare-t-elle pas une Constitution comme ce fut le cas de la Wallonie il y a quelques années ? Que fait le ministre Weyts pour renforcer la périphérie flamande ? Pourquoi n'entament-ils pas une procédure disciplinaire contre le bourgmestre de Linkebeek, Damien Thiéry ? Parce qu'il est membre du MR et que la N-VA n'ose pas frapper son partenaire ? L'omerta fédérale, la nécessité de se taire sur les questions communautaires, fait tache d'huile. " Pour faire pression, son Mouvement mènera en septembre une campagne pour dire " oui à l'indépendance flamande ". Politologue à la KUL et relais académique habituel des nationalistes, Bart Maddens a publié une tribune libre dans laquelle il minimise l'impact de la fête flamande. " Le 11 juillet n'est plus le jour de combat qu'il fut à ses débuts, souligne-t-il. Le caractère officiel de cette fête est désormais un alibi pour contenir les orateurs nationalistes. Un rendez-vous comparable à la journée de la femme, de la Terre, de l'enfance ou de l'Europe. " Et d'ajouter : " La N-VA devrait utiliser sa position de force au fédéral pour en faire un jour de fête légal. Mais ses partenaires de coalition sortiraient immédiatement un panneau pour dire que les thèmes communautaires sont interdits. " Dans les entretiens qu'ils multiplient dans les médias autour de ce 11 juillet, les ténors de la N-VA rappellent que le confédéralisme reste leur priorité à l'horizon 2019. En attendant, ils respectent le " stop institutionnel " promis au MR. Mais pour l'avenir lointain aussi, la désunion flamande est réelle. " Chaque parti donnait déjà à cette notion de confédéralisme une signification différente, explique le politologue Dave Sinardet. Lors de son congrès préélectoral de janvier 2014, la N-VA a opté pour une définition maximaliste qui équivaut pratiquement à l'indépendance de la Flandre. Le CD&V reste dans une approche fédérale tandis que l'Open VLD a choisi d'abandonner cette notion. Ce consensus n'a jamais vraiment eu lieu, mais aujourd'hui, c'est simple : il n'existe tout simplement plus. " Seul parti francophone dans la majorité fédérale, le MR profite jusqu'ici de ces querelles flamandes qui lui permettent de réaliser son programme de centre-droit, en exploitant tant le conservatisme de la N-VA, le radicalisme libéral de l'Open VLD et le sens social du CD&V. Le pôle de stabilité, c'est lui. Attention, toutefois, à l'immobilisme. Et à la N-VA : mouillée au fédéral par le CD&V et l'Open VLD, en voie de belgicisation accélérée, elle pourrait se cabrer si les mauvais sondages devaient se multiplier. De la désunion flamande, on passerait alors à l'affrontement pur et simple. Et à l'instabilité. Par Olivier Mouton