Si la déviance et la démence habitent depuis toujours les mythes anciens, les contes et les légendes, c'est au xixe siècle que, pour la première fois, un des acteurs les plus célèbres de l'époque apprend à " jouer le fou " en se servant des modèles récemment étudiés par la médecine. Son personnage de Néron (dans le Britannicus de Jean Racine) mime alors les gestes et expressions des patients du service psychiatrique de l'hôpital parisien de la Salpêtrière. Charcot, son directeur, possède en effet une collection importante de clichés " pris sur le vif ". Pour l'occasion, une de ses patientes accepte même de jouer en public les expressions corpor...

Si la déviance et la démence habitent depuis toujours les mythes anciens, les contes et les légendes, c'est au xixe siècle que, pour la première fois, un des acteurs les plus célèbres de l'époque apprend à " jouer le fou " en se servant des modèles récemment étudiés par la médecine. Son personnage de Néron (dans le Britannicus de Jean Racine) mime alors les gestes et expressions des patients du service psychiatrique de l'hôpital parisien de la Salpêtrière. Charcot, son directeur, possède en effet une collection importante de clichés " pris sur le vif ". Pour l'occasion, une de ses patientes accepte même de jouer en public les expressions corporelles et faciales de l'hystérie dont elle souffre. Voilà donc étalés les tics, spasmes, gestuelles incontrôlées et autres crises, spectaculairement joués devant un public confortablement assis. Et ça marche ! Du théâtre du Grand Guignol (en 1896, à Paris) au café-concert et au cabaret, la folie fait recette. Le cinéma suivra. Auteurs, scénaristes, acteurs, ils sont nombreux à se mettre à l'écoute de la science, même si, pour les besoins de la narration, on oublie vite les nuances. Ainsi, le célèbre Hannibal Lecter du Silence des agneaux ne serait aux yeux des psychiatres qu'un collage assez hétéroclite et très peu crédible de pathologies diverses. Pourtant, on y croit, à cette folie sur grand écran. Pourquoi ? Voilà une première question que pose la nouvelle exposition du musée du Dr Guislain, à Gand. Et la réponse est troublante, parce qu'elle questionne le jeu lui-même de l'acteur qui, à la différence du " fou ", possède la capacité du recul. Il joue au fou, mais ne l'est pas. Pourtant, il arrive que la fascination du spectateur pour ce fou joué tienne à la dose de folie qui habite profondément l'acteur lui-même. Ainsi la crédibilité du même Hannibal Lecter ou de Jack Nicholson dans Shining. Ainsi les récits de Woody Allen ou encore de David Lynch, dont une exposition des £uvres peintes et dessinées, récemment présentées à Paris, révèlent à leur tour la " folie " de leur auteur. Autrement dit, peut-on figurer la folie ou jouer le fou si on n'a pas soi-même une personnalité à la hauteur de ce rôle ? Virginia Woolf faisait même de cette part de " folie " une condition sine qua non de la création. Parmi les artistes, on songe évidemment à Van Gogh, à Antonin Artaud, mais aussi à Friedrich Hölderlin, qui était schizophrène, à Robert Schumann, qui mourut à Edenich, dans un asile psychiatrique, tout comme le danseur étoile Vaslav Nijinski. Des voix divergentes se font cependant entendre, comme celle de l'auteure Joanne Greenberg qui, après un passage par l'expérience psychiatrique, affirme au contraire que la folie " est une forteresse qui vous enserre ". En prenant appui sur des thématiques successives (le roi lunatique et son fou, les monstres et leurs doubles, les fous dangereux, les médecins et psychiatres fous, la femme hystérique et l'homme névrosé), l'exposition construit un fascinant parcours illustré par le cinéma, le théâtre, la peinture ancienne ou actuelle, l'art brut et les documents scientifiques. Le Jeu de la folie, au musée du Dr Guislain. 43, Jozef Guislainstraat, à Gand. Jusqu'au 12 avril. Du mardi au vendredi, de 9 à 17 heures. Les samedis et dimanches à partir de 13 heures ; www.museumdrguislain.be . Catalogue bilingue, Roularta Books, 176 p. Guy Gilsoul