Le Vif/L'Express : Le gouvernement israélien a accepté la création d'un " couloir humanitaire ", après avoir longtemps affirmé qu'il n'y avait pas de crise humanitaire à Gaza. Qu'en dites-vous ?

Leïla Shahid : Libre au gouvernement israélien d'opter pour la politique de l'autruche. De toute façon, le monde entier voit à la télévision ce que vivent les habitants de Gaza. Dans les hôpitaux, les blessés jonchent les corridors. Il n'y a plus d'électricité ni d'eau potable. Il n'y a plus de médicaments. Il n'y a plus de place pour les cadavres dans les morgues. Il n'y a pas de pain, car il n'y a plus de farineà Certes, Israël a autorisé l'entrée dans Gaza de quelques dizaines de camions chargés de vivres. Mais Gaza subit le blocus.
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Leïla Shahid : Libre au gouvernement israélien d'opter pour la politique de l'autruche. De toute façon, le monde entier voit à la télévision ce que vivent les habitants de Gaza. Dans les hôpitaux, les blessés jonchent les corridors. Il n'y a plus d'électricité ni d'eau potable. Il n'y a plus de médicaments. Il n'y a plus de place pour les cadavres dans les morgues. Il n'y a pas de pain, car il n'y a plus de farineà Certes, Israël a autorisé l'entrée dans Gaza de quelques dizaines de camions chargés de vivres. Mais Gaza subit le blocus. Le Hamas ne porte-t-il pas une énorme responsabilité, celle d'avoir rompu la trêve ? Ce n'est pas le Hamas qui a rompu la trêve ! Le 4 novembre, après six mois de trêve, pendant lesquels le Hamas et les autres organisations avaient cessé les tirs de roquette, l'armée israélienne a attaqué un poste du Hamas situé à Rafah. Quatre militants ont été tués. Selon l'armée israélienne, ils étaient en train de creuser un tunnel dans le but de kidnapper un soldat. Moi, je dis qu'il s'agissait d'une provocation et, malheureusement, le Hamas est tombé dans le panneau : à la suite de cet incident, il a repris les tirs de roquette. Celui qui est suicidaire, c'est le gouvernement israélien. Le Hamas est égal à lui-même. Il est le produit d'une occupation qui dure depuis quarante-deux ans. Il s'oppose à une autre force politique palestinienne, le Fatah, qui a choisi la négociation. Comme la négociation n'a rien donné, le Hamas a pu claironner que la violence constituait l'unique moyen de libérer les territoires occupés. Si les négociations avaient abouti, les Palestiniens n'auraient pas, en janvier 2006, voté aussi massivement pour le Hamas. Le refus par la communauté internationale de reconnaître le résultat des élections a été désastreux. On ne peut pas applaudir ces élections comme étant totalement démocratiques et transparentes, comme l'a fait l'Union européenne, puis refuser la réalité politique nouvelle issue du scrutin. Ce n'est pas fort du tout. C'est la réalité. Je suis depuis quarante ans la politique israélienne. Que feront ses dirigeants, après ça ? Ils vont revenir à la table des négociations. Mais, entre-temps, ils auront créé beaucoup plus de haine et, probablement, plusieurs kamikazes parmi les parents des enfants tués. A ce moment-là, ils ne pourront s'en prendre qu'à eux-mêmes, et à leur politique à courte vue. Le Fatah n'a reconnu Israël qu'en 1988. Cela n'a pas empêché Israël de parler avec nous pendant des années. Et Israël n'a reconnu la Palestine qu'en 1993. En la matière, les Israéliens ont très peu de leçons à donner. Je n'en ai pas beaucoup, malheureusement. Je connais bien mon peuple : voilà ma seule raison d'être optimiste. Les Palestiniens possèdent un désir de vie très profond. N'oubliez pas que c'est nous, victimes de ce conflit qui dure depuis soixante ans, qui avons fait le premier pas : pour reconnaître Israël, nous avons accepté un Etat limité à Gaza, Jérusalem-Est et la Cisjordanie : un Etat qui ne couvre que 22 % de notre patrie historique. J'étais présente le 15 novembre 1988, lors de la session du parlement palestinien en exil, à Alger. Yasser Arafat nous a dit : soit vous voulez continuer à vous battre pendant cent ans, car vous voulez libérer toute la Palestine, soit vous réalisez que ce peuple juif a une histoire particulière, qu'il ne repartira pas, et il faut donc trouver un compromis qui permette à tous de vivre. Ces jeunes débordent de colère. Ils sont remplis de haine. Lorsque Israël en arrive à bombarder dix mosquées en une semaine, cela donne aux musulmans le sentiment qu'il s'agit d'une guerre contre l'islam. Dans la nuit du 5 au 6 janvier, une voiture-bélier a été projetée contre la synagogue de Toulouse. Je condamne totalement cela, bien sûr. En quoi les juifs de Toulouse sont-ils responsables de la politique criminelle de Barak, Olmert et Livni ? Mais il s'agit d'une conséquence de ce qui se passe actuellement à Gaza. L'impunité totale dont bénéficie Israël nourrit la haine et, malheureusement, l'antisémitisme. Lors de la manifestation du 31 décembre, à Bruxelles, j'ai eu toutes les peines du monde à convaincre certains jeunes de ne pas crier " Allah Akbar ". Que leur avez-vous dit ? Je leur ai demandé : pourquoi voulez-vous transformer ce conflit en guerre de religion, alors que les Palestiniens eux-mêmes disent qu'il ne s'agit pas d'une guerre de religion ? Ils m'ont répondu : vous êtes une occidentalisée ! Ils considèrent que l'ancienne génération des leaders palestiniens a été incapable de mettre fin à l'occupation, et que les hommes politiques arabes modérés ont échoué eux aussi. Du coup, certains pensent que la solution viendra d'une communauté islamique, de l'Afghanistan jusqu'au Maroc. Ben Laden exploite la colère de ces jeunes. Mais Ben Laden, qu'a-t-il fait pour aider la Palestine ? Rien du tout.